Walid Nahas, un jeune pianiste qui vient du froid, mais au cœur et aux doigts chauds. (Sami Ayad)
Tout d'abord qu'on raconte l'histoire de ce piano sur scène qui n'a pas tari d'éloquence. Une histoire de famille où l'arrière grand-père de l'artiste, Michel Chiha, l'aurait offert en cadeau de mariage à sa femme. Et là, telle une lanterne magique ou une boîte de Pandore, les secrets du solfège, à travers le dédale des générations, ont séduit un enfant émerveillé par la musique, qui n'a jamais cessé de le visiter et le revisiter. Et de le servir avec zèle, amour et dévotion.
C'est avec la délicatesse de la caresse d'une plume que les premières mesures sont effleurées. Les premières notes égrenées en toute finesse font surgir déjà un monde sonore aux luisances presque à la Erik Satie... Le ton est donné: libre, fantaisiste, brillant, rêveur, chargé de pointes d'humour, habité d'une certaine poésie.
Un monde nourri de bribes de souvenirs, d'écorchures du cœur, de griffures de la mémoire, de moments de plénitude et de rêve à longueur de chemins. Un monde surgi des sillons d'un CD pour solo de piano, nouvellement gravé et s'intitulant Immersion.
Des mélodies aux tonalités feutrées, aux contours soyeux, aux phrases suaves et enrobées de fioritures ciselées telle une architecture dentelée. Des mélodies insaisissables, rêveuses, teintées de romantisme qui ont pour titres Des chemins incertains, Destins d'immigrés, Donner sans compter, Libérer nos douleurs, À l'unisson, Terre promise, Andréa, Au-delà des discours, Résonance...
De formation classique, Walid Nahas a pourtant opté pour une approche libre, moderne et, résolument, d'un romantisme contemporain du clavier. Avec parfois, entre deux chatteries à la Scarlatti ou un croisé de mains à la Czerny, des résurgences d'accents étonnamment «orientalisants». Charme et magie des notes opalescentes entre deux octaves menées à la martiale et enfermées entre chromatismes prolongés et glissando à effet, certes facile, mais toujours agréable.
Quoi qu'en pensent les puristes du piano, voilà un savoureux mélange de genres où, entre chill-out music ou lounge bar atmosphere, déambulent, en toute grâce, fraîcheur, légèreté et parfois un soupçon de gravité et de mélancolie, les arcanes sonores délicieusement vagabonds d'un jeune musicien dans le vent. Et parfaitement enfant de son siècle.
À cela s'ajoute le son un peu enroué et étouffé d'un harmonica, compagnon indéfectible des grands espaces, du froid piquant, des chaleurs torrides et des voyages solitaires. Les touches d'ivoire et la plainte du vent ont ici un mariage tranquille et heureux. Fait d'amour, de tendresse, de rêves communs, de fusion des corps, de cœur battant toujours la chamade. Des images resplendissantes en naissent, en toute innocence, en toute simplicité, entre soleil qui se couche, aube qui se lève, tristesse qui s'évanouit, espoir fou pour un vœu encore plus fou devant une étoile filante...
Un tonnerre d'applaudissements pour une prestation donnée, pour plus d'une heure et demie, avec cœur et sensibilité vive. Deux bis (oui, au contentement unanime, la tentation du jazz blues était inévitable!) et le public est toujours insatiable pour applaudir la rayonnante présence d'un artiste qui tisse son concert comme on peint une toile. C'est-à-dire avec tact, équilibre et un flair pour les couleurs et les lignes qui marquent et détonnent. C'est vrai, il ne faut pas l'oublier, c'est une musique qui met du baume au cœur. Surtout le cœur tant meurtri des Libanais...


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