Quand les esprits parlent aux vivants en chantant.
Dans cette tragédie antique, inspirée d'un opus dramaturgique de Jean Racine, déroulant ses anneaux complexes et ses rebondissements multiples en Crimée aux abords de la mer Noire, Mithridate, tyrannique et cruel, est en prise avec le pouvoir.
Parti en guerre contre Rome, il fait courir le bruit de sa mort pour mieux sonder le cœur et la loyauté de ses deux fils, Pharnace et Sifare.
Dans les coulisses du palais, les deux frères sont ennemis, d'allégeance divergente, et complotent l'un pour les Romains et l'autre pour les Grecs tout en étant, cruelle ironie du destin, amoureux de la même femme. C'est Aspasie, fiancée du gouverneur du roi absent, qui détient toutes les faveurs des deux héritiers du trône. Ajoutez à cela le charme et les intrigues d'Ismène, guère aimée par Pharnace à qui elle est pourtant promise, et l'hectique ballet des machinations et des jalousies semble bien emboîter le pas au plus rocambolesque et imprévisible des soap operas modernes.
Pour garder la beauté sonore de cette partition vouée à la gloire des castrats en cette époque, les personnages ont été dotés d'esprits. Une distanciation de plus dans ce canevas plutôt brumeux et qui contraint les principaux protagonistes à une pathétique figuration aphone! Ce qui enlève à la production toute expression et toute émotivité aux comédiens sous les feux de la rampe, ne laissant de place qu'à la seule beauté du chant, des arias et de la musique.
Des esprits qui hantent les lieux et chantent avec d'admirables voix de femmes, surtout pour les rôles masculins. Exception faite pour le messager romain (Trakli Murjikneli) et Mithridate (Yang Yang), tous deux d'ailleurs ici de piètre prestation physique et vocale.
Côté costume, les princesses, les princes et le roi ont des oripeaux plus curieux qu'élégants, avec des coiffes pompeuses et tarabiscotées pour les héroïnes, tandis que les esprits ont des hardes de gueux, des écharpes effilochées et de lourdes chausses de trappeurs de l'âge néolithique...
Coup de théâtre de taille pour la fin quand Mithridate, contre toute attente, surgit agonisant de ses blessures de guerre. Il apprend avec délectation que son fils Pharnace a brûlé les navires des Romains. Revanche du monarque. Tout devient alors clémence, pardon, réconciliation et chant glorieux et patriotique. Un chant magnifique surtout par la kyrielle d'un quatuor de femmes (les sopranes Irine Taboridze, Sopio Gordeladze et Teona Dvali, et l'alto Sofio Janelidze) aux modulations divines dans leurs riches arcanes d'une ornementation toute baroque.

