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Kadhafi, diviser et réprimer pour mieux régner

Kadhafi, diviser et réprimer pour mieux régner

Éclairage

Après la Tunisie et l'Égypte, c'est au tour de la Libye de s'embraser. Pour comprendre la contestation à un régime en place depuis 42 ans, il faut revenir sur la structure du pouvoir, sa stratégie de captation des richesses et les divisions au sein du système. Tour d'horizon.

28/02/2011

En prenant le pouvoir en 1969, Mouammar Kadhafi s'emploie à effacer les structures traditionnelles du pouvoir, pour mettre en place un contrôle personnel. En 1977, il déclare la Libye « Jamahirya » (La République des masses), proposant ainsi une alternative au capitalisme et au socialisme qui théoriquement donnait le pouvoir directement au peuple. Selon ce concept, le peuple est censé gouverner directement à travers des assemblées de base, les comités populaires, et leur émanation nationale, le Congrès général. Mouammar Kadhafi, lui, ne serait qu'une sorte de conseiller bienveillant. Le « guide » a d'ailleurs rappelé dans son discours du 24 février que son pouvoir était seulement moral. « Je n'ai pas le pouvoir de faire des lois ou de faire appliquer la loi. La reine d'Angleterre n'a pas cette autorité. C'est exactement mon cas », a-t-il martelé.
En réalité, le colonel, s'appuyant sur un puissant réseau sécuritaire, exerce un pouvoir absolu. Il crée (toujours en 1977) l'épine dorsale idéologique du régime, les comités révolutionnaires. Cette structure, proche d'un parti politique, est une milice politique qui chapeaute, dirige et surveille les comités populaires. Les membres de ces comités sont soigneusement choisis dans les tribus en fonction de leur allégeance. « Entre 10 000 et 30 000 hommes composent cette force paramilitaire. Ils sont en outre, fortement armés. Les membres de ces groupes mènent une forte répression contre le peuple. C'est cette force qui prétend défendre les avancées du régime », explique Saïd Haddad, spécialiste de la Libye et professeur à Saint Cyr.
À côté cela, il existe en Libye des brigades spéciales qui forment la garde de la Jamahirya. « Le régime libyen brille par son opacité sur le plan sécuritaire. Le clan Kadhafi et la tribu Kadhafa dont il est issu tiennent les rênes de ces brigades. L'un des fils Kadhafi, Khamis, militaire de formation, est à la tête de l'une de ces troupes. Il a sous sa main plusieurs centaines d'hommes très bien armés, entraînés et payés », souligne Hasni Abidi, directeur du Centre d'études et de recherches sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam).
Théoriquement, le pouvoir était donc verrouillé politiquement et d'un point de vue sécuritaire. Et ce depuis 42 ans. Or, depuis le 15 février, les manifestants libyens entrés en rébellion demandent le départ du colonel Kadhafi.

Les raisons de la révolte
Ce soulèvement était-il prévisible, étant donné les différentes crises qui secouent la région depuis le début de l'année ? Pour Saïd Haddad, l'effet domino a bel et bien joué. « Il ne faut pas négliger l'impact des deux révolutions, égyptienne et tunisienne, qui ont eu lieu aux frontières est et ouest de la Libye. C'est un vent de protestation qui visiblement traverse les frontières. Aujourd'hui, la peur a changé de camp, souligne le spécialiste, les peuples qui se soulèvent n'ont plus peur. » « L'exaspération de la population était attestée de très longue date, comme c'était le cas en Égypte et en Tunisie », renchérit François Burgat, coauteur du Que sais-je sur la Libye. Pour Hasni Abidi, « c'était une cocotte-minute qui devait exploser, et elle a explosé. C'est à Benghazi, ville frondeuse de l'est de la Libye, que la contestation a débuté. Au départ, les jeunes de cette ville ont voulu rendre hommage aux 14 personnes qui ont été tuées le 17 févier 2006 (ce jour-là, des manifestants avaient attaqué le consulat d'Italie pour dénoncer la publication de caricatures de Mahomet, NDLR). Mais l'interpellation d'un avocat critique de Kadhafi, lors de ce rassemblement pacifique, a été une erreur de la part du régime, incitant la population à se révolter ».
Au-delà de cet événement catalyseur, « les Libyens sont usés par 42 années de révolution qui ne leur ont jamais apporté le bien-être. Ils vivent dans un émirat pétrolier sans bénéficier des infrastructures, de la santé, de l'éducation et des perspectives d'avenir qu'ils devraient avoir. Ils n'ont aucune liberté d'expression », soulignait à l'AFP Antoine Basbous, de l'Observatoire des pays arabes. « Alors que le revenu pétrolier annuel de la Libye est de 35 milliards de dollars, la population est privée des revenus de l'or noir. Les richesses sont confisquées par le pouvoir, pour son enrichissement personnel », ajoute M. Abidi. Le pays a des réserves pétrolières importantes, « entre 120 et 130 milliards de dollars (pour une population qui ne compte que 6 millions de personnes). Le régime libyen a toujours su dissocier son activisme révolutionnaire de la rente pétrolière, renchérit M. Haddad. La politique financière extérieure est bien gérée, néanmoins, le système reste bloqué sur le plan économique ».
Cette situation se traduit, sur le terrain, par un taux de chômage très élevé, « il dépasse les 30 % de la population », rappelle M. Abidi. Problème d'autant plus grave que la population libyenne est jeune. Les jeunes représentent « entre 65 et 70 % » de la population, souligne l'expert. Dans son dernier rapport, le Fonds monétaire international (FMI) s'inquiétait de ce chômage qui « reste élevé, particulièrement chez les jeunes, malgré une croissance positive ».
« Le pays est riche, mais le peuple est pauvre à cause de la politique du régime. Outre l'argent de la manne pétrolière qui disparaît, Kadhafi a dilapidé les ressources libyennes en soutenant différents mouvements de rébellions en Afrique, rappelle Hasni Abidi. Dans cette révolte, le politique et l'économique sont intimement liés. » Mais pour François Burgat, le variable politique vient en tête. « Si insatisfaisante que soit la répartition de la rente pétrolière, les Libyens en ont tout de même bénéficié largement. Les grandes infrastructures routières, sanitaires et universitaires existent. Le bas de l'échelle sociale est en fait constitué par la main-d'œuvre d'importation, tunisienne, égyptienne ou africaine, qui est exclue des mobilisations politiques. »

La structure du pouvoir de Kadhafi s'effondre
Pour maintenir son pouvoir, Mouammar Kadhafi « prend alternativement appui sur trois institutions : le Congrès général du peuple, les comités révolutionnaires, et l'armée. « La continuité du pouvoir repose sur cette alternance imprévisible de trois pôles concurrents », écrivent François Burgat et André Laronde. La Libye a toujours fonctionné grâce à cet équilibre perpétuellement instable.
L'armée libyenne a néanmoins continuellement été éloignée du cercle du pouvoir. « Cette armée a été écartée, Kadhafi redoutant de voir surgir un officier qui pourrait fomenter un coup d'État », souligne Hasni Abidi. Comme Kadhafi l'avait fait en 1969 avec un groupe d'officiers. « L'armée a été affaiblie par Kadhafi pendant les années 70, à travers une remise en cause de la hiérarchie et la suppression des grades. De plus, les militaires utilisent un matériel désuet, hétéroclite, sans maintenance. C'est une armée essentiellement défensive », ajoute Saïd Haddad. « L'embargo qui était en vigueur contre le pays l'a encore plus isolée », rappelle en outre M. Abidi.
Sur le plan extérieur, « c'est une armée couronnée d'échecs, notamment en Ouganda et au Tchad » dans les années 70, ajoutent MM. Abidi et Saïd. Durant la guerre entre l'Ouganda-Tanzanie, le colonel Kadhafi a envoyé 3 000 militaires à l'aide du régime d'Idi Amin Dada. Mais le conflit tournera à l'avantage de la Tanzanie. Au Tchad, la Libye a envahi en 1973 la bande d'Aozou, au nord, à la frontière tchado-libyenne.
Par ailleurs, l'armée libyenne connaît des divisions internes. Une partie soutient le régime, « à l'instar de l'armée de l'air (composée essentiellement de personnes de la tribu Kadhafa), déclare M. Haddad. Une autre a fait défection, notamment à Tobrouk, à l'est. Deux avions de chasse se sont réfugiés à Malte, refusant de bombarder les manifestants ». M. Abidi indique de son côté que « l'armée peut jouer un rôle en cas de vacance du pouvoir, comme par exemple à Benghazi. Lorsque les comités révolutionnaires se sont retirés, elle est passée du côté des manifestants ».
Mouammar Kadhafi a, par ailleurs, toujours fait entrer le paramètre tribal dans la distribution des postes. Or, dans le cadre de ce mouvement de contestation, plusieurs chefs tribaux ont décidé de mettre fin à leur allégeance. Parmi eux, Akram al-Warfalli, un dirigeant de la puissante tribu al-Warfalla, a annoncé à la télévision libyenne « que Kadhafi n'est plus un frère ».
Bien que le poids des affiliations tribales ait eu tendance à s'éroder à mesure que l'urbanisation poussait les Libyens à quitter leur région natale, une part importante des habitants revendique toujours son attachement à une tribu. « Le rôle des tribus en Libye est important, même si le Livre vert (doctrine politique de Kadhafi rédigée dans les années 70) ne leur reconnaît pas de rôle politique. Kadhafi avait mené une attaque frontale contre les chefs tribaux, mais il n'a jamais réussi à les faire disparaître totalement de la scène politique. Les tribus sont essentielles pour maintenir la cohésion sociale et la stabilité du pays. En Libye, aucune institution n'ayant été mise en place depuis 1977, les tribus ont une valeur de refuge. C'est la seule structure en bonne et due forme », indique Hasni Abidi.
Pour François Burgat, « les défections tribales sont significatives et vont accélérer la chute aujourd'hui absolument inévitable du régime ».
Une armée divisée, des chefs tribaux qui font défection... Mais qu'en est-il au sein du cercle rapproché du pouvoir ?
Depuis 42 ans, Kadhafi joue des rivalités qui existent au sein même de sa famille pour régner. Selon des câbles diplomatiques obtenus par WikiLeaks et publiés par le Financial Times, le dirigeant a bâti un vaste empire financier qui est source de sérieuses disputes entre ses enfants. Un mémo daté de mai 2006 indique que la fratrie Kadhafi perçoit des revenus réguliers de la société pétrolière nationale. Un autre câble daté de mars 2009 évoque les « guerres intestines » entre frères et sœurs qui « fournissent aux observateurs locaux assez de cancans pour un feuilleton mélo libyen ». « Il y a des divisions internes, il y a toujours eu une certaine rivalité au sein de la fratrie Kadhafi. Une compétition entre les enfants pour voir celui qui aura le plus de pouvoirs économique et politique », confirme M. Abidi.
Il y a également compétition entre les comités révolutionnaires et les enfants de Kadhafi. « Seif al-Islam a longtemps été présenté comme la face urbaine, moderne du régime. Depuis le début des années 2000, il dirige une fondation de bienfaisance, il a joué un rôle dans la médiation pour la reconnaissance des indemnités des victimes de Lockerbie... Sur le plan intérieur, il prône une certaine ouverture, notamment dans les libérations d'islamistes repentis. Il produit des idées, il veut une structure étatique en bonne et due forme (un chef d'État, une Constitution). C'est tout un personnage qui se met en place, mais son ascension ne fait pas l'unanimité au sein des comités révolutionnaires. En outre, au sein des comités, certains ont été hostiles à l'ouverture internationale prônée par Mouammar Kadhafi lui-même », affirme M. Haddad
Cependant, malgré les divisions au sein du pouvoir, « en temps de crise, il y a un esprit de corps, les rangs se resserrent. Lors de l'apparition à la télévision de Seif al-Islam, les Libyens s'attendaient à des excuses, voir à des regrets, ce qui ne fut pas le cas. La famille est derrière le colonel Kadhafi », estime M Abidi. « Il a été frappant de voir comment Seif s'est adressé à son peuple, alors qu'il n'a aucun titre officiel et qu'il est mal vu par les comités révolutionnaires. Par son apparition, il a représenté la facette la plus sombre du régime », ajoute M. Haddad.
Pour M. Abidi, « Seif al-Islam a raté sa sortie. En brandissant la menace de la guerre civile, il a joué sa dernière carte. Cette carte est vouée à l'échec, il est plus précis de parler de guerre contre les civils ».

Et après ?
Malgré un système qui s'effrite, une répression sanglante de la contestation et les condamnations internationales, Mouammar Kadhafi ne cesse de clamer son intention de ne rien lâcher, et surtout pas le pouvoir. Samedi soir, Seif al-Islam et sa sœur ont en outre déclaré qu'ils ne partiraient pas de Libye. Reste que la position du guide et de sa famille semble de plus en plus difficile à tenir.
Si le guide tombe, quels sont les scénarios envisageables pour l'après-Kadhafi ?
« L'opposition libyenne existe, mais elle est en exil. En 2005, la Conférence nationale a été créée, elle réunit les principaux partis de l'opposition. Cette opposition - qui a des relais internes - a une nouvelle composante, les Frères musulmans. Mais la grande inconnue reste l'influence exacte de l'opposition. Quel serait son poids ? Quant à l'opposition interne, il faudrait quelqu'un ou un groupe qui recueille la bienveillance des familles tribales soutenant le régime et une partie de l'armée. Une version » soft « de Kadhafi pourrait aussi être une perspective, mais rien n'est sûr. Pour l'instant, nous n'avons pas assez d'éléments », indique Saïd Haddad.
Pour François Burgat, « il n'existe pas de leader civil de l'opposition intérieure, pour la simple raison que le système Kadhafi ne lui aurait jamais permis d'exister en tant que tel. Mais la société libyenne ne manque pas de ressources humaines de très grande qualité, à l'intérieur comme dans la diaspora. Il va très vite appartenir à cette nouvelle équipe de construire les institutions représentatives qui n'ont jamais eu d'existence dans ce pays ». Hasni Abidi renchérit : « Les Libyens n'ont pas peur d'une vacance du pouvoir, ils ont les hommes qu'il faut, des hommes qui ont notamment une connaissance assidue du régime, à l'instar du ministre de la Justice, Moustafa Abdel-Jalil, qui a démissionné pour protester contre la violence employée à l'encontre des manifestants. Je dirais que ce sont plutôt les Occidentaux qui ont peur d'une vacance de pouvoir. »

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