Saleh Barakat, plus qu’un simple galeriste...Michel Sayegh
Saleh Barakat n'est pas un homme pressé. Il prend le temps d'étudier, de planifier, de s'investir totalement dans un projet. Ainsi, lorsqu'en 1990 il ouvre sa galerie Agial, rue Abdel-Aziz, le jeune homme met en application les principes de gestion acquis au cours de son master en business à l'AUB en établissant, non pas un seul, mais «trois plans quinquennaux» de carrière. Qu'il suivra, selon ses dires, à la lettre.
Il consacrera ainsi les cinq premières années «à apprendre le métier, à reconnaître un authentique d'un faux Omar Onsi par exemple, à rencontrer autant d'artistes que possible». Puis, les cinq années suivantes, il fera en sorte de se «positionner comme une galerie importante dans le pays» et, durant la dernière tranche de cinq ans, il s'exportera.
En 2005, il met en route un nouveau programme quinquennal, adapté cette fois aux nouvelles donnes du marché.
«Quand j'ai débuté dans ce métier, le Liban était un petit marché, raconte-t-il. Ne voulant pas piétiner les plates-bandes des galeristes existants déjà, j'avais décidé de me tourner vers les artistes arabes. Pendant 15 ans, j'ai tenté de faire de ma galerie une plate-forme pour l'art arabe. En 2005, les événements et la conjoncture ayant évolué en faveur de Dubaï, j'ai décidé alors de me concentrer beaucoup plus sur Beyrouth. Qui, à mon avis, s'est transformée ces dernières années de plate-forme pour l'art du monde arabe en un extraordinaire incubateur de talents. »
«La tendance des nouvelles pratiques de l'art contemporain et l'engouement du monde occidental pour les artistes vidéastes, installationnistes, performateurs en provenance du monde arabe se sont développés au Liban un peu au détriment de la peinture. Du coup, j'ai voulu que ma galerie se concentre davantage sur les jeunes artistes (comme Ayman Baalbaki, Shawki Youssef, Tamara Samarraki...) qui font de la peinture - une pratique qui, pour moi, reste très révélatrice et très importante - tout en étant polyvalents dans leur capacité à réaliser un travail conceptuel. »
Tout en essayant d'encourager une « école contemporaine de la peinture de Beyrouth », Saleh Barakat « défend également la modernité ».
«À un certain moment, j'ai eu le sentiment que les Occidentaux pensaient que l'art arabe est né en 2005 à Dubaï. Mais où était donc passé un siècle de peinture libanaise?, s'insurge-t-il outré. Parce que je me considère comme un galeriste qui a une mission, tout en poursuivant mon activité de dénicheur de jeunes talents picturaux, j'ai voulu mettre en lumière l'important héritage libanais dans la scène artistique et visuelle. »
De là est née, il y a deux ans, la galerie Maqam, à Saifi Village, que Saleh Barakat a voulu exclusivement dédiée aux artistes majeurs de plus de cinquante ans.
Aujourd'hui, Maqam ferme ses portes pour des raisons multiples - dont l'étroitesse de l'espace qui ne convenait pas pour les grandes rétrospectives. Mais le galeriste n'en continue pas moins de «travailler pour faire redécouvrir Salwa Rawda Shoucair, Aref Rayess ou Saliba Doueihy... Lesquels, s'ils sont considérés comme des icônes artistiques, n'en demeurent pas moins mal connus du public », signale-t-il.
Appel aux mécènes
Dans cette optique, Saleh Barakat mène un combat sur tous les fronts. Il prépare des monographies, des rétrospectives, des catalogues raisonnés, participe à des conférences, contribue à des publications artistiques, travaille à la mise sur pied d'une chaire pour l'art du Moyen-Orient à l'AUB, à l'ouverture d'un espace d'exposition au sein de son campus, au développement d'un département des beaux-arts... Autant d'activités débordant largement les attributions du galeriste classique ! Et qui expliquent que Saleh Barakat, pour n'être pas pressé, n'en est pas moins un homme très occupé. Toujours entre deux avions, deux rendez-vous, deux appels téléphoniques. «Parce que, d'une part, explique-t-il, le métier de galeriste aujourd'hui ne se limite pas à celui de marchand de tableaux. Il y a tout un processus, une démarche, des contacts, des liens, un suivi qui se font avec les artistes, la presse, les visiteurs et notamment les collectionneurs, en prélude à l'exposition. Il y a le travail scénographique de l'accrochage, qui est un art en lui-même - une œuvre, c'est comme une personne, elle a des angles plus intéressants que d'autres, qu'il faut mettre en valeur. Il y a également le travail promotionnel d'exportation des jeunes artistes, de publication de catalogues... Par ailleurs, il y a les participations aux foires, les voyages, les lectures, les différentes manières de se tenir informé de l'évolution de la scène artistique internationale. »
Au cours de ces cinq dernières années, Saleh Barakat a également organisé avec Sandra Dagher le premier pavillon libanais de la Biennale de Venise, il est allé faire un Fellowship à Yale University, «pour élargir (son) horizon, dans l'objectif de fonctionner comme une galerie plus que commerciale, les institutions nationales étant absentes à ce niveau au Liban». Pour les cinq prochaines années, il a déjà tracé son programme. Lequel comporte essentiellement deux ambitions majeures : inscrire Agial dans le réseau des galeries importantes à travers le monde, en arrivant notamment à exposer dans des foires aussi prestigieuses que celle de Bâle. Et, dans une perspective de plus longue haleine, contribuer à «initier les gens à la culture du véritable mécénat, qui est différent du sponsoring», signale-t-il. Expliquant que le mécénat est le concept du don sans retour, même pas publicitaire. Il s'agit d'un soutien apporté à l'artiste ou l'intellectuel dans le seul but d'aider à la progression, à l'évolution de la société, rappelant que Le Liban est un pays qui a, depuis 1870, un legs très important au niveau des arts visuels. En l'absence de musée d'art contemporain et d'institutions nationales dans ce domaine, il faut que le privé comble les lacunes. Les galeristes, les artistes, les historiens, les professeurs, les intellectuels peuvent faire, et font, beaucoup de choses. Mais l'ouverture d'un musée, l'édition d'ouvrages raisonnés, qui puissent faire connaître à l'étranger l'œuvre d'une Rawda Salwa Shoucair, parmi les dix meilleurs sculpteurs de son époque, nécessitent un financement. Et c'est là que les grandes entreprises et les richissimes libanais peuvent jouer un rôle. « Sans Sir Henry Tate ou Mr Smithson, il n'y aurait pas eu la Tate Gallery ou le Simthonian Museum ! », martèle en conclusion Saleh Barakat, avec passion.

