Un amoureux de Beyrouth, du pinceau et de la couleur
Il ne se rappelle pas le titre du dernier roman lu, ne précise pas le nom de son peintre favori (« il y en a tellement », murmure-t-il en souriant légèrement), aime la musique sans citer des références, se pose des questions fondamentales sans toutefois trouver forcément une réponse. Un homme sage où le doute est un outil de réflexion. Avec toujours ce geste évasif qui enveloppe toutes ses paroles, comme pour dire « qu'importe » ou « et alors ? »...
Un homme du silence, un philosophe qui regarde le monde, un artiste dont les yeux brillent dès qu'on évoque la peinture : « Je ne fais pas de tableau, moi, dit-il en fixant le sol... Peindre, poursuit-il, c'est un espace de vie. Peindre, c'est vibrer avec les êtres, les choses, la lumière... »
Et pourtant, le démenti de « ne pas faire des tableaux » est là, dans cette immense salle où le travail de Samir Khaddage (plus de 230 toiles, une installation et un film) s'apprête à prendre d'assaut les cimaises de l'espace fin prêt pour accueillir un parcours qui s'échelonne sur plus de quarante ans de production intense.
Des toiles tous formats confondus, avec une propension pour les grandes dimensions où les diptyques (ou triptyques) réunis, avec parfois un assemblage très mur anglais de plus de douze œuvres soigneusement rangées, sont un discret rappel d'une même source d'inspiration, de réaction devant un phénomène ou un événement.
Mixed média, posées à grands aplats colorés, couvrant généreusement toiles, cartons, papier, bouts de bois, chiffons, pour traduire la perception d'un monde sans cesse menacé. Un monde « qui tombe », un monde « qui va tomber »...
Du monde du théâtre à la réalité toute crue et sans fard, Samir Khaddage est dans le sillage expressionniste. Devant cette foisonnante vision allant des abstractions les plus elliptiques ou les plus allusives aux représentations les plus claires, les plus perceptibles, de ces maisons aux toitures gondolées à ces visages émaciés aux traits parfois caricaturaux ou démentiels, des noms affleurent à la mémoire. Entre autres, Kokoscha bien entendu mais aussi « Le cri » d'Edvard Munch, les sourires hideux et fantomatiques de Bacon, les traits vertigineux et tourmentés de Van Gogh, les couleurs de décomposition d'Egon Schiele.
D'une toile figurative au « Carlton » des années 80 aux tons jaune soleil et vert franc à cette installation crépusculaire, tout en couleur de cendre (force du ciment qui, ici, désunit plus qu'il n'unit !) avec mannequins désarticulés, brisés, chemises suspendues aux murs comme pour un grand départ, objets hétéroclites abandonnés, les ravages et le désordre de la vie sont omniprésents.
Ni concession ni compromis
Théâtre des ombres, ombres fuyantes et pesantes à la fois, est cette exposition qui n'a pas omis de courtiser le monde des planches, notamment avec Roger Assaf, Issam Bou Khaled et bien d'autres. D'ailleurs qui ne se souvient pas de ces admirables personnages du « Satyricon » en papier mâché, hantant l'atmosphère délétère et tout en ruine, de la « Bulle » au centre-ville, comme une corrosive satire, une retentissante claque, d'une société rongée par le consumérisme, la cupidité et la licence ?
On l'a compris, les états d'âme (sans titres pour toutes les œuvres exposées et ils s'en passent des éclaircissements de la parole ces opus ultraéloquents !) de Samir Khaddage ne sont pas de ludiques et innocents moments éphémères, mais une profonde tentative d'appréhender l'existence pour un monde régi par le chaos, la violence, la destruction.
De la revendication à la vie et de la pérennité d'un certain esprit et architecture de Beyrouth, de la « maison jaune » à Sodeco (aujourd'hui elle se prépare à être baptisée musée) aux têtes des cheminées à Aubervilliers, transformées en coiffes tordues de sorcières, les exigences du regard de l'artiste, toujours en éveil et à l'affût, n'ont pas de répit. Pas de concessions ni de compromis. Des antennes toujours en alerte maximale.
Tout comme cette série de portraits (« non pas de modèles, confie-t-il, mais des visages probablement rencontrés... ») où des pupilles dilatées et rouges, des traits contorsionnés, des corps ployés attestent des remous intérieurs, des fausses sérénités et des frayeurs indomptées, jamais occultées.
Calendrier des jours ou des mois, nomenclature des éléments de la nature (soleil, lune, mer), bribes de phrases en arabe, le graphisme du poète Antar ben Chaddad, tout bascule et resurgit dans cette mémoire, jamais fonction d'oubli, qui reconstruit une échelle, un pan de rue aux passagers tout en silhouettes imprécises, les façades de grands monolithes aux vitres soufflées.
Avec une audace sans frein d'user en toute liberté et témérité de la fusion la plus stridente des couleurs, le trait marqué, énergique, sûr, parfois même violent, Samir Khaddage peint en coulées de lave incandescentes. Un vécu de la guerre qui ne laisse pas forcément de la laideur. Mais aussi, par-delà toute expérience douloureuse, un espace d'une certaine beauté.
(*) Beirut Exhibition Center, centre-ville, jusqu'au 27 février.

