Le retour des exilés à Haïfa. (Marwan Assaf)
Un moment fort de l'exode et du déracinement palestiniens, dirigé en toute fermeté et poigne par Lina Abiad qui en assume aussi l'adaptation et le décor de scène.
Dans un espace astucieusement divisé en plusieurs plans, les personnages établissent vite une situation tendue et surprenante.
Au milieu, un couple de jeunes mariés, symbole de la pérennité de la vie et de la joie, image de souvenirs immuables et de la conscience vive. À gauche, une dame âgée, penchée sur sa machine à coudre, une Polonaise juive entre quatre murs qui ne lui appartiennent pas. Au-devant la rampe un petit garçon, mémoire blessée de l'enfance, jouant avec deux plumes de paon. À droite, dans une voiture cabossée, le couple Saïd et Safiya, chassés de leur propre demeure en toute cruauté, il y a soixante-deux ans, sans avoir pu récupérer leur nouveau-né... Derrière un paravent, une jeune fille en noir pour un chant où se mêlent désespoir, révolte, nostalgie, détermination et force vive.
Voilà pour l'atmosphère, tissée de dissensions, de non-dits, de récriminations, de rancœurs, d'acquis interdits, de ce retour mouvementé à Haïfa.
Et s'enclenche un flot de paroles qui mettront bas les masques des rapports explosifs et des attentes fébriles et nerveuses. Échanges de propos acides et amers pour des droits spoliés, des vies gâchées, des deuils incommensurables, des pertes inestimables, des abîmes de tristesse, de faux espoirs, de combats acharnés...
Contre toute attente, la fille de Sion, dame de Varsovie, a recueilli le fils des exilés et l'a élevé dans les principes de l'État hébreu. Transformé en impitoyable soldat des agresseurs, ce jeune homme n'a plus rien de ce que des parents arabes égarés de tendresse attendaient. Confrontation terrible que celle d'un enfant qui ne reconnaît plus ses parents, pas plus que ces derniers se reconnaissent en lui, devant cette farouche hostilité d'un inconnu qui sert la nation qui les a broyés, disséminés.
Dans cet inextricable écheveau des extrêmes, les rôles parentaux et patriotiques ont des dissonances singulièrement violentes, discordantes et heurtées.
Le couple revenu sur sa vie passée déballe dans une colère justifiée tous ses griefs et doléances, pour repartir plus démuni que jamais, mais fort de ses convictions pour défendre à jamais et sans réserve une patrie. Une patrie, la part essentielle et inaliénable de tout être.
Lina Abiad a opté sans nul doute pour la carte du réalisme dans cette mise en scène sobre et musclée, dense sans être mélodramatique. Avec un choix, toutefois contestable, de faire parler les personnages dans des langues différemment travaillées. Si l'accent palestinien est un plus pour les expatriés, il devient moins crédible dans cet arabe de parodie de la Polonaise qui hache menues (et presque comiques) les intonations gutturales de la langue de Mahmoud Darwiche... Quant au fils, fallait-il qu'il parle cet anglais empesé et d'emprunt néocolonialiste pour jeter son venin d'enfant abandonné et de sioniste radical? Mais les acteurs (Ghanam Ghanam, Raëda Taha, Alia al-Khalidi, Hussein Nakhal) sont bons et s'acquittent en toute honnêteté de leur texte. Sauf Samira el-Asir, qui gagnerait à potasser davantage le sien pour ne pas cafouiller au milieu d'une phrase.
Du bon théâtre, servant avec sentiment et gravité quelques pointes d'humour et d'ironie, tact et noblesse une grande cause humaine dont les ondes de choc n'ont pas fini de parler aux cœurs et d'ébranler les consciences qui refusent le silence ou la dérobade.

