De la série « Palm Springs », une image que l’on dirait sortie d’un film de David Lynch ou de François Ozon... Photo D.R.
Son célébrissime Baiser de l'hôtel de ville est là. En tirage de collection portant la signature de son célèbre auteur. Et nimbé de cette aura, cette grâce particulière qui fait, au-delà du simple cliché, l'«œuvre photographique ». Cette photo culte a beau avoir été publiée un nombre incalculable de fois, en voir un tirage aussi soigneusement réalisé sinon par le maître lui-même, du moins sous sa supervision, offre au visiteur de l'exposition une émotion insoupçonnée.
Née, très prosaïquement, d'une commande passée à Robert Doisneau en 1950 par le magazine américain Life pour illustrer un article sur les amoureux à Paris, cette photo, ni volée ni réellement posée, avait été réalisée au cours d'une balade dans Paris durant laquelle le photographe avait suivi un couple qu'il connaissait, pour saisir - à son insu ? - l'instant le plus poétique de ses roucoulades.
« Cette photo qui a un air d'instantané est, comme la grosse majorité de l'œuvre de Doisneau, en réalité très construite, très éclairée, avec toujours des lignes de fuite et des arrière-plans », indique Francine Deroudille, la fille de Doisneau, présente à Beyrouth pour le vernissage.
Toujours à l'affût de moments forts, incongrus ou tendres, ce « passant patient », comme il se définissait, parcourait inlassablement, en solitaire, les rues de la capitale française et celles de sa banlieue pour « saisir », comme le ferait un « pêcheur » et non pas un « chasseur », l'image anecdotique, la photo empreinte d'humour, de nostalgie et de poésie qui raconterait, avec le plus de subtilité, le « petit théâtre » de la vie. Fidèle à sa maxime « Suggérer, c'est créer. Décrire, c'est détruire », Doisneau portait un regard amusé et bienveillant sur l'humain, mais traversé cependant d'un désespoir latent et d'un œil critique sur le monde. Il assurait, confie sa fille, qu'« une photo est intéressante quand elle n'est pas fermée ». À l'instar du portrait de Mlle Anita, présenté dans la série en noir et blanc de cet accrochage (format 30 x 40 signé par le photographe**), qui montre une jeune femme attablée en solitaire dans un bistrot et dont l'expression, assez indéchiffrable, pourrait inspirer plus d'un romancier. Un cliché d'autant plus romanesque qu'on y voit, se reflétant dans la glace derrière la jeune femme, le visage de Doisneau lui-même. Comme un clin d'œil hitchcockien...
Certes, l'on retrouve dans cette sélection l'une des caractéristiques majeures de l'œuvre de Doisneau, à savoir ce charme poétique et allègre du Paris populaire, en particulier dans les clichés des Bouchers mélomanes (jouant de l'accordéon en plein cœur des Halles) ou des Vieilles dames indignées (devant un portrait de nu féminin aperçu dans la vitrine d'une galerie). Mais la créativité du photographe, qui immortalisait de la même manière les personnages célèbres ou anonymes, transparaît également, de manière éclatante, dans un portait de Picasso pris dans la cuisine du peintre à Vallauris en 1952 et génialement intitulé Les pains de Picasso.
Modernité, couleur et regard critique
Ce ne sont là que certaines facettes du travail de ce photographe catalogué un peu brièvement de « chantre du pittoresque parisien ». Et dont la présente exposition dévoile, par le biais d'une sélection de tirages inédits et en couleurs, une incroyable modernité.
Il s'agit de onze photos issues d'un reportage qui lui avait été commandé, en 1960, par le magazine Fortune, sur la construction d'une douzaine de golfs dans le désert du Colorado, à Palm Springs. « Des tirages récupérés par l'Atelier Robert Doisneau il y a tout juste quatre ans », indique Francine Deroudille.
«Ces images qui sortaient du strict thème des terrains de golf n'avaient pas été publiées », assure la fille du photographe qui signale par ailleurs que « leurs couleurs ayant viré avec le temps, elles ont été retravaillées en laboratoire pour retrouver leurs tonalités d'origine ».
Ce qui confirme la défiance de Doisneau à l'égard de la photo couleurs. Et explique pourquoi, « comme tous les photographes humanistes de son temps (Willy Ronis, Edouard Boubat ou Cartier-Bresson), il privilégiait le noir et blanc dans son travail indépendant. Alors que, dans la plupart de ses reportages pour la presse, il était tenu d'utiliser la couleur », explique Francine Deroudille.
Pour en revenir à ses « clichés américains », ils mettent l'accent, avec une redoutable acuité, sur l'univers artificiel d'une certaine Amérique où l'opulence n'arrive pas à masquer l'ironie et la vacuité de la vieillesse. À l'instar de ce monsieur d'un certain âge debout, tout habillé, au bord d'une piscine squattée par des cygnes en plastique, ou de ces dames se pavanant en soirée dans leurs fourrures malgré les températures torrides de ce Colorado désertique, dont Doisneau a également pris une magnifique vue aérienne.
Des images d'une modernité surprenante, accentuée dans quatre photos par le procédé de tirage diasec (fait sur matériau plastique), très pratiqué dans l'art contemporain, et qui confirment, si besoin est, la perspicacité malicieuse du regard de cet artiste sur la condition humaine. Sous toutes les latitudes... À voir absolument. Jusqu'au 18 décembre.
* Centre Gefinor, Clemenceau, bloc E. Horaires d'ouverture : du lundi au vendredi de 13h00 à 19h00. Les samedis de 12h00 à 17h00. Tél. : 01/738706.
** Il s'agit de tirages de collection et non de vintages.
L’Atelier Robert Doisneau
Après avoir travaillé durant 20 ans à l’agence Rapho, que son père avait rejoint dans l’immédiat après-guerre, Francine Deroudille fonde, il y a dix ans, avec sa sœur, l’Atelier Robert Doisneau qui s’occupe exclusivement des expositions, de la distribution et de la diffusion de l’ensemble de l’œuvre du grand photographe.

