Brillante mise en scène de Omar Abi Azar, qui ne recule devant aucun excès, aucune austérité, aucune audace... (Marwan Assaf)
Pour Heiner Müller, dramaturge et poète est-allemand anarchiste, directeur du Berliner Ensemble (bonjour Brecht!) et pourfendeur des valeurs barrant toute liberté, c'est l'occasion en or pour libérer tout ce qui pèse sur les mémoires, encombre et noircit le passé...
Avec un langage cru aux verdeurs tendrement scatologiques, puissant par sa parcimonie ou sa logorrhée, obsessionnel, incendiaire, sans illusion sur la nature des hommes et de la politique, voilà une descente aux enfers de la débâcle de la culture européenne.
«J'étais Hamlet. Je me tenais sur les rivages et je parlais avec le ressac bla-bla, dans le dos des ruines de l'Europe.»
C'est ainsi, par ces phrases, devant un tombeau dressé comme une armoire où on range ses souvenirs, que s'ouvrent l'homélie et les oraisons d'un personnage hanté par la transparence et la pureté, révolté contre la routine et la médiocrité, mais toujours taraudé par le doute...
Ici, la douce Ophélie a des agressivités de lionne, Polonius est aux antipodes de son être, Horatio a l'amitié biscornue, Gertrude la mère, ventre en feu, ne dédaigne même pas les avances de son fils et Hamlet a des velléités de porter une robe ultracourte avec décolleté vertigineux et des talons aiguilles... Attitudes et comportements insolites et insoupçonnés pour jeter le masque des humains dans leurs appétits secrets et versatiles.
Personnages transformés, presque défigurés et détournés de leur symbolisme premier, dont les relations s'érigent brusquement en une horde de loups voraces et gloutons pour qui sexe, avoir, consumérisme, trahison et idéologies dominantes ont des miroitements fatals et meurtriers.
Fornications outrancières, violences verbales et physiques (mimées dans un réalisme qui ne porte pas de gant!) font un ballet scénique cruel et sanglant en dénonçant toutes les perversions de l'histoire, les tyrannies des régimes totalitaires (Mao et Lénine à la bonne enseigne!) et toutes les déconfitures d'un siècle déchiré par ses propres paradoxes et contradictions et guère à la hauteur de ses promesses...
Délesté de ses habits, nu comme un ver de terre avec son caleçon en stretch noir enserrant son sexe et ses fesses, Hamlet est un prince (oriental?) aux cheveux d'ébène et au poil noir luisant, dépossédé, en quête d'une raison de vivre, d'une cause à défendre...
N'est-on libre que le jour de notre enterrement?
Avec cette pensée pernicieuse qui flotte dans les esprits, la pièce de Müller, illustre représentant d'un théâtre après Brecht, Beckett et Genet, ouvre des perspectives immenses pour une remise au point des valeurs occidentales, y compris l'insoluble dilemme du capitalisme et du socialisme.
Dans un lyrisme «trash» de haut vol, les comédiens (Christèle Khodr, Danya Hammoud, Hashem Adnan, Junaid Sariedden, Lamia Abi Azar et Maya Zbib), dans leur dialogue avec les morts, eux-mêmes morts parmi les faux vivants, ont toujours le ton, malgré certaines grandiloquences ou criailleries, juste. Même dans les instants les plus pourris d'une mascarade tissée d'ironie et de cynisme avec une atmosphère expressionniste de cabaret allemand en redoutable période nazie... Notamment cette scène de séduction d'une grasse blondinette se trémoussant sensuellement (comme une couleuse de nombril!) en faisant crever les ballons qui enserrent sa taille à la fois serpentine et tout en rondeur. Savoureux!
Brillante mise en scène de Omar Abi Azar, qui ne recule devant aucun excès, aucune austérité, aucune audace. Voilà une œuvre anticonformiste, sur le mode certes grinçant et à l'humour noir, mais qui réconcilie les jeunes, pour les questions existentielles, avec un théâtre qui interpelle en toute intelligence et courage.
* « Hamlet Machine 2 » se donne jusqu'au 19 septembre au théâtre Tournesol, Tayyouné, à 20h30.

