Au clavier Laura Feldmann, derrière le pupitre Dr Mohammad Khalifa, ou quand les notes flirtent avec les rimes. (DR)
C'est devant un public relativement nombreux (qui a dit que la poésie est un cercle fermé pour happy few et non encore reine des cœurs ?), que la poésie a déployé en douceur ses fastes sonores avec, en prolongement des mots, les accents d'un piano qui scande rythmes et cadences de quelques « mages » et « voyants » du monde arabe...
Rimes et richesses du Parnasse arabe (dans un choix bien limité et vaguement représentatif des innombrables variétés des courants littéraires du monde arabe ! Tout en révélant toutefois l'inspiration peu connue de quelques poètes égyptiens, syriens, andalous) soutenues par un clavier aux accents à la fois romantiques et modernes.
Derrière le pupitre et le micro, en costume gris avec chemise à col ouvert, Dr Mohammad Khalifa, pour réciter, sans emphase, avec des tonalités calmes, susurrantes (rarement martelées ou passionnées), des poèmes mêlant, en toute aisance, langues arabe et allemande.
Poèmes nimbés déjà de leur propre musicalité, rythmes et cadences. Poèmes enserrés dans leur métrique ou libres, chargés d'images, de couleurs et de parfums comme une prose exubérante, fantaisiste, tentaculaire, solaire.
Poèmes de Adel Karasholi, Saif ar-Rahbi, Gibran Khalil Gibran, Girgis Choukry, Ibn Khafadja, Mahmoud Darwich, Hussein al-Sairafi, Mamduh Adwan et...Goethe.
Derrière les touches d'ivoire, cheveux blonds et robe noire, Laura Feldmann, pour interpréter des pages de Granados, Chopin, Rachmaninov, Schubert, Debussy, Wurdinger, Diabelli, Kuhlau, Bach...
Mélange probable sans être totalement harmonieux ou heureux, car rimes psalmodiées et notes au clavier se bouffent mutuellement l'espace de rêve et de liberté, tout en ayant parfois quand même des atomes crochus et communs. Mais c'est si rare. Car les deux sont farouchement indépendants et solitaires. Leur harmonisation est plus que fugace et volatile.
Les vrais amants du verbe et des partitions pour clavier restent sur leur faim. Et leur attention, sous prétexte d'être enrichie, est un peu disséminée et dispersée... Après tout, il s'agit là de deux arts majeurs qui revendiquent avec véhémence, pour chacun, un recueillement et une concentration absolus.
Leurs fusions, même savamment concoctées et soigneusement élaborées (il y a un choix précis pour cerner rythmes et vocables), là où les notes attendent les mots ou les mots font silence pour un accord qui s'impose, ne sont pas des moments sans impunité...
La mélancolie et les tourmentes de Chopin dans les lignes éthérées et graves de Gibran Khalil Gibran, ou les vagues d'amour d'Ibn Khafadja, Rachmaninov, ses phrases rêveuses et tranchantes dans les envolées de Girgis Choukry, un prélude de Bach pour remplir le silence après la demande d'un sursis pour la vie du chantre de la Palestine, les danses de Schubert pour le chant de Mahomet d'après Goethe, le Clair de lune de Debussy pour l'auteur du Prophète quand il demande un « nay » pour chanter la vie... Aimer la vie en poésie et musique, tel semble le slogan de ce récital voué à la magie et la séduction des sons...
Par-delà toutes frontières ou toute notion de sagesse ou de réflexion, entre intermittences du cœur et dignité de vivre, autant d'images sonores splendides où musiciens et poètes tentent de marier et concilier sensibilité et imaginaire, appel à la lumière et sens de l'élévation.
* Ce même concert est au programme du Festival de Freikeh demain, vendredi 17 septembre, à 20h00.

