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Culture - Festivals

« Anna Karenine » sous le clair de lune à Baalbeck

Voyage dans le temps où la danse supplée aux mots. Anna Karenine, tragique héroïne du roman de Léon Tolstoï, revisitée par le chorégraphe russe Boris Eifman, est jetée, avec une soixantaine de danseurs du Ballet Théâtre de Saint-Pétersbourg, sous un clair de lune, aux pieds des colonnes de Bacchus. Un moment intense et somptueux.

Un spectacle d’une incomparable richesse visuelle, d’une remarquable force chorégraphique et d’une envoûtante beauté plastique. Press Photos

La littérature, muse de la danse. Boris Eifman n'en est guère à sa première expérience. À son riche parcours, un chapelet de noms, dont les plus grands auteurs russes. En tête du peloton, Dostoïevski. L'idiot et Les frères Karamazov, passés sous la sonde de ses chorégraphies alliant modernisme et certains legs du passé, font partie du palmarès de ses succès mondialement plébiscités.
Mais il y a aussi les œuvres des écrivains étrangers au pays des tsars, tels Shakespeare, Beaumarchais, Zola... C'est dire l'attachement à la littérature pour un artiste qui plie l'éloquence des corps à celle du verbe. Un verbe absent, mais que la danse transcrit et transforme, dans son aérienne formulation, avec une éblouissante rigueur doublée de virtuosité. Une virtuosité liée à un évident désir d'indépendance artistique et à une rupture avec les règles strictes héritées de la tradition académique russe.
Anna Karenine, figure emblématique de la passion et symbole de la révolte d'une femme qui refuse toute tutelle, ne pouvait le laisser indifférent.
Regard scrutateur pour cette folie de la chair et de ce défi à la société d'une femme aux intermittences du cœur indomptées, qui paye de sa vie ses rêves déçus et sa liberté.
Pour se frayer un chemin vers l'inconscient, pour opposer calme, bonheur et déboires des dérives de la passion, les images se juxtaposent, se multiplient et se télescopent.
Des scènes de bal aux solos ou duos lyriques, la danse, entre virtuosité gestuelle et expressivité théâtrale, répand insidieusement son philtre insaisissable et magique. Un philtre vénéneux et pénétrant pour ressusciter des pages touffues d'un roman faisant le procès à la noblesse russe du XIXe siècle, les personnages de Karenine, brave mari un peu rêche, fidèle mais trompé, le colonel Alexis Vronsky, amant fougueux mais incurable séducteur et, enfin, Anna, épouse insatisfaite, victime de ses sentiments adultères.

Richesse visuelle et force chorégraphique
Dans un décor presque nu, sauf la majestueuse beauté des colonnes du temple de Bacchus, un grand lit aux barres en cuivre, une méridienne, une table de chevet et quelques chaises. Ce lit, arène de combat de toutes les conjugalités, heureuses ou branlantes. Ces simples accessoires de décors pour les obsessions, les hantises, les cauchemars ou les instants de lumière et de félicité.
Le trio ainsi situé, le chorégraphe passe du narratif au symbolique pour évoquer, en pirouettes périlleuses, acrobaties vertigineuses, sauts bondissants (le folklore à la cosaque revient brusquement à l'esprit, surtout lorsque la caserne festoie), mouvements gracieux ou tourmentés du corps, toutes les étapes et l'évolution d'une passion inextinguible, dévorante et fatale. Une passion qui passe du rouge feu aux étincelles moribondes.
Tout commence par Sergei, le jeune enfant d'Anna, qui joue innocemment avec son train électrique. Image prémonitoire pour une mort annoncée avant le premier regard échangé entre un impétueux officier de cavalerie et une femme mariée aux premières loges de la société. Et se déclare un incendie, pour une passion fusionnelle, que nul ne peut éteindre.
Abandon de la maison conjugale, rupture consommée avec la famille, voyage d'amour à Venise, détermination de couple, tête haute malgré tout, devant les quolibets des autres. Mais c'était sans compter l'usure du temps et le retour à la raison qui, hélas, triomphent toujours.
Vronsky parti, Seguei retiré à sa mère, Karenine, après tant de désespoir, pas forcément d'une mansuétude chrétienne, est au plus haut de la solitude et de l'abandon. Face à son constat d'échec, un signe de croix sur la poitrine (en bonne orthodoxe russe !) et la voilà se jetant sous les roues d'un train.
Bien sûr, on ne touche pas impunément aux chefs-d'œuvre, notamment littéraires. Transvaser Anna Karenine de son écrin livresque aux feux de la rampe et sans paroles n'est pas chose aisée et reste une gageuse d'une ambition démesurée.
Il en reste, bien entendu, l'essence, la structure organique et l'épure originale. Notamment avec une musique qui a tout à dire dans ce spectacle riche, merveilleux et émerveillant.
La musique de Tchaïkovsky, le plus cosmopolite des compositeurs russes pour la plus universelle des héroïnes passionnées.
Tout en n'oubliant ni Casse Noisette ni La Belle au bois dormant qui ont fait résonner des générations de chaussons satinés, on est (em)porté ici, pour évoquer musicalement cette véritable tyrannie du destin, par ce puissant et sélectif patchwork de partitions. Des partitions dessinant en termes sonores colorés, émouvants et grandioses, des amours conflictuelles, interdites et impossibles. Des partitions chatoyantes, cadencées et d'une fiévreuse poésie, allant des passages de la symphonie Pathétique aux pas de Roméo et Juliette, en passant par les rêves de Manfred ou les amours coupables de Francesca da Rimini.
Pour des costumes aux taffetas soyeux, aux draperies vaporeuses, élégants et sobres de cette superbe fête vénitienne en fantastique tableau mouvant au tragique d'un suicide marqué par le souffle d'un train à vapeur, en passant par les solos de désespoir ou les pas de deux sensuels (où le couple devient une incroyable sculpture en apesanteur) des corps souples, longilignes, sinueux. Et des attitudes hiératiques, d'un subtil et agile expressionnisme théâtral.
En s'approchant d'une héroïne qui incarne le péché, la liberté et la modernité, ce spectacle, d'une incomparable richesse visuelle, d'une remarquable force chorégraphique et d'une envoûtante beauté plastique, a tous les atouts, non seulement d'un langage innovateur et touchant, mais aussi une véritable remise en question des valeurs reçues. Aussi bien du côté de la danse que des modes de vie.
Un grand moment dans les annales et le ciel (troublé, comme d'habitude, par un voisinage d'une intempestive impudence) du Festival de Baalbeck.

La littérature, muse de la danse. Boris Eifman n'en est guère à sa première expérience. À son riche parcours, un chapelet de noms, dont les plus grands auteurs russes. En tête du peloton, Dostoïevski. L'idiot et Les frères Karamazov, passés sous la sonde de ses chorégraphies alliant modernisme et certains legs du passé, font partie du palmarès de ses succès mondialement plébiscités.Mais il y a aussi les œuvres des écrivains étrangers au pays des tsars, tels Shakespeare, Beaumarchais, Zola... C'est dire l'attachement à la littérature pour un artiste qui plie l'éloquence des corps à celle du verbe. Un verbe absent, mais que la danse transcrit et transforme, dans son aérienne...
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