Des sculptures aux poses et attitudes qui n’ont rien à voir avec la convenance ou la bienséance.
Souriant, affable, d'un esprit sportif à toute épreuve (c'est lui qui a dessiné et exécuté le trophée du marathon de Beyrouth), ce fringant quadra, amoureux des longues randonnées dans la nature autant que des voyages (il vient de rentrer du rituel sacré dans les eaux du Gange en Inde) ou d'un match de tennis, a plus d'un tour dans son sac, plus d'une corde à son arc et certainement plus d'une touche à son burin, sa massette ou maillet.
Mais Raffi Tokatlian ne travaille que le bronze car « le marbre et la pierre sont trop froids pour moi », souligne-t-il en toute franchise. Tout en déclarant sa plus vive admiration pour Michel-Ange et Léonard de Vinci.
Des fresques murales aux trompe-l'œil les plus divers et les plus subtils, pour demeures cossues ou restaurées, Raffi Tokatlian a la passion de créer. Ces sculptures le hantaient depuis l'enfance. Des sculptures dont il griffonne toujours fiévreusement les ébauches sur carton « canson » ou tout bout de papier blanc qui lui tombe sous la main.
En vitrine de Connaissance des arts, sa galerie de Saifi Village, une sculpture immense où des corps, jaillis des gymnases les plus austères, ploient et portent, comme des lutteurs invincibles, le poids du globe terrestre. Le ton est donné. Un monde étrange et alarmant vous accueille et vous interpelle en ces lieux baignés de lumière et ponctués par le silence que seul le chant des oiseaux peut parfois troubler ou les klaxons sans gêne d'une voiture de passage, un peu égarée dans cette ruelle pourtant exclusivement piétonne. Mais à Beyrouth, ville de l'anarchie, rien n'est exclusif, ni clair.
Des dieux, des nymphes, des elfes, des athlètes, des corps musclés, lisses, élancés, dans des attitudes acrobatiques défiant la pesanteur habitent cet espace voué à l'art de Raffi Tokatlian.
De ses expositions à New York à celles en Europe, à Zurich, le sculpteur offre la réflexion d'un monde antique réinventé, (re)modernisé, entre romantisme ombrageux et poésie baudelairienne, sur la puissance de la femme lovée dans tous les cercles les plus secrets et les plus profonds de la masculinité. Une femme génitrice de toutes les pulsions, toutes les inventivités.
Beauté de la plastique gréco-romaine dans des bronzes qui empruntent volontiers au surréalisme le plus délirant des poses et des attitudes qui n'ont rien à voir avec la convenance ou la bienséance. Jambes cavalières outrancièrement écartées, ventre rond et tendu comme une bombe prête à exploser, viscères fendus par des piquets ou des pales monstrueuses, des langues vipérines qui lapent le front comme le reptile le plus perfide, le plus dangereusement goulu.
Entre Vishnou, Krishna, Hermès, Diane, Europe et les mythiques dieux et dynasties royales de l'Arménie, voilà un cortège qui parle avec éloquence d'une humanité qui renouvelle ses guerres, ses drames, ses exodes, mais aussi ses
espoirs.


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