Également dans son objectif, les gars de la marine. (DR)
Dans un lot de 20000 images cédées en 1947 à la Librairie du Congrès par leur auteur Francis Benjamin Johnston, ressortent deux autoportraits qui, selon une récente lecture, en disent long sur son art et sa personnalité. Dans l'un, on la voit assise et de profil, les jambes croisées, le jupon relevé, une cigarette dans une main, une chope de bière dans l'autre: selon un professeur de la vie américaine de l'Université de Yale, cette attitude se réfère à l'hypothèse victorienne que toute femme non conventionnelle était en quelque sorte masculine. Par contraste, dans le second autoportait, elle apparaît de face, en parfaite lady: fourrure, chapeau enrubanné, main gantée posée sur son menton. Sa façon de dire son refus de se cloîtrer dans un seul rôle, comme il fallait le faire à cette époque. Elle en a même assumé plusieurs.
Pour commencer, cette pionnière de la photographie féminine (née en 1864) s'est fait un nom dans ce domaine dans les années 1890 en faisant les portraits de l'élite de Washington (aussi bien la haute société que les membres du gouvernement). En même temps, elle s'était liée d'amitié avec des artistes et des marginaux, donnant des bals masqués dans son studio ou voyageant toute seule pour braquer son objectif sur une Amérique qu'on ne voit guère: non seulement les femmes et le mélange ethnique dominent dans ses images, mais des groupes, tous engagés dans des activités (alors) masculines: la recherche universitaire, la construction, le sport... Elle a aussi l'art de construire de véritables scénographies d'une grande précision, tel le portrait des danseuses de la troupe d'Isadora Duncan.
Indépendance financièreet artistique
Après des cours de peinture à Paris, elle revient à Washington et décide, à l'âge de 21 ans, de vivre par ses propres moyens. D'abord comme illustratrice dans une revue, puis en prenant des photos pour une documentation sur l'éducation que lui commande un institut à Hampton pour l'instruction des esclaves.
En 1897, en pleine campagne pour le vote féminin, elle publie un article dans Ladies'Home Journal, incitant les femmes à considérer l'art de la photographie comme un moyen de gagner leur vie. Elle dit: «Même avec des opportunités ordinaires, le succès est toujours possible aux femmes énergiques et ambitieuses. Un travail dur, intelligent et consciencieux peut donner de grands résultats, aussi modestes que soient les débuts.»
Francis Benjamin Johnston a pu, jusqu'à sa mort (en 1952, à l'âge de 88 ans), conserver son indépendance financière et artistique. Elle est considérée comme l'une des femmes qui ont occupé une place prépondérante dans le domaine de la photographie américaine au tournant du siècle dernier et qui sont tombées dans l'oubli. Aujourd'hui, on rend à César ce qui lui est dû.

