Quand le roi passe, les palmiers poussent et les lumières s’allument! (Marwan Assaf)
La peinture d'Etel Adnan est de la poésie pure. De sa palette, d'une harmonie absolue, émanent une extraordinaire luminosité et une magnifique sérénité. Il y a de la pureté, de la sensibilité, une merveilleuse fraîcheur - aux antipodes toutefois de toute mièvrerie! - dans les tableaux aux formats modestes de cette artiste qui «n'essaie pas d'impressionner le monde», mais dont l'œuvre impressionne par son immense qualité. Comme le dit la galeriste Andrée Sfeir-Semeler: «Il est difficile de faire quelque chose d'aussi petit qui soit aussi grandiose.»
En témoigne, la quarantaine de petites huiles sur toiles accrochées chez Sfeir-Semler, entièrement réalisées entre 1995 et 2000 en Californie, où Etel Adnan (qui vit depuis des années entre le Liban, la France et les États-Unis) possède une maison dans la montagne, nimbée de lumière.
Au moyen de simples aplats de couleurs, tantôt en accords, d'autres fois jouant les contrastes, mais toujours sans violence, l'artiste donne expression à son lyrisme intérieur, sa bienveillance naturelle et son positivisme.
Paysages abstraits ou pures abstractions colorées, ses petites toiles dessinent des paysages intérieurs et interpellent le visiteur par la force douce qui s'en dégage.
Cette peinture intimiste, à la présence envoûtante, renvoie indéniablement à la grande affaire d'Etel Adnan : la poésie.
«L'art abstrait est l'équivalent de l'expression poétique. Une expression où les mots sont remplacés par les lignes et les couleurs» a, d'ailleurs, toujours soutenu cette artiste multidisciplinaire (peintre, poète et auteur d'essais et de romans), qui associe, avec une virtuose spontanéité, les rythmes et vocabulaire poétiques et picturaux.
Cela est encore plus évident dans ses livres d'artiste, dont quelques exemplaires sont exposés sous vitrine, dans la présente exposition. Des livres au format de type «liporello» auxquels elle aime donner la dénomination japonaise de «Makimono», qui déroulent, à l'encre de Chine et aquarelle, des dessins narratifs ou encore des poèmes dessinés à coup de touches colorées et ludiques. Même si le tout récent La forêt (2010) emprunte à l'estampe japonaise cette touche de mystère distillée par l'épure des tracés vifs du noir sur blanc.
Ce n'est là qu'une facette de l'œuvre multiple de cette grande dame de l'art et de la littérature libanaise, qui fera l'objet de tables rondes organisées au théâtre al-Madina, du 12 au 15 mai.
« Play »
Langage totalement différent chez Yto Barrada, photographe et plasticienne franco-marocaine dont le travail a été présenté au MoMa, au Musée du jeu de Paume à Paris, ou encore à la Biennale de Venise.
Intitulée «Play», son exposition, qui regroupe films (16 mm), tableaux, affiches, puzzles et Learning Sculptures (ou sculptures pédagogiques), raconte «dix ans de transformation de Tanger», terre d'origine et lieu de résidence de l'artiste.
Cette ville mythique, située sur le détroit de Gibraltar, première porte du Sud pour les Occidentaux, a longtemps bénéficié d'un statut international avant de se retrouver aujourd'hui la proie de promoteurs immobiliers. Lesquels, sous l'impulsion d'une politique gouvernementale nouvelle, arrachent plantes, arbres et rasent collines et prairies pour ériger des complexes touristiques et des blocs de béton. Une uniformisation du paysage qui met en péril l'âme de Tanger. Qui, de cité endormie - et interlope ! - au charme particulier, prend progressivement le visage, commun, du tourisme de masse.
Investie dans la gestion de propositions urbaines, tant à travers le commentaire artistique que l'administration d'une institution culturelle (en l'occurrence la Cinémathèque de Tanger qu'elle dirige et dont elle est la cofondatrice), l'artiste dénonce dans ses œuvres, «une homogénéisation et une domestication de l'espace tangérois où le peuple est absent», dit-elle.
Cette dangereuse globalisation, Yto Barrada la relate à travers l'ensemble de ses travaux ici exposés. Des déclinaisons de médias différents donc, élaborés entre 1998 et 2010 avec un sens du jeu, de la poésie et de l'implication politique qui se mélangent...Allègrement.
Usant de la botanique comme métaphore, pour parler «d'espace, de pouvoir, de territoire», Yto Barrada construit ainsi des puzzles au motif de l'iris. Cette fleur des prairies, que les bétonneurs tangerois arrachent négligemment pour la remplacer par l'uniforme «palmiers sur pelouse» des nouveaux complexes immobiliers, «est considérée comme une plante rare par les musées botaniques d'Europe, où elle est précieusement conservée», signale l'artiste.
Laquelle poursuit son propos avec une installation composée de trois films (tournés en 16 mm) projetés en simultané sur les trois murs d'une petite salle.
Encerclé par ce collage d'images géantes en mouvement, filmées à Tanger - dans un jardin public, un terrain vague et le chantier d'un immeuble -, le visiteur pénètre l'atmosphère de cette ville longtemps laissée à l'abandon par les services publics et qui souffre aujourd'hui d'un urbanisme d'État dévastateur qui vise à en faire un lieu de tourisme de masse.
Barrada dresse ensuite un subtil et ironique parallèle - à base de cubes de jeux d'enfants et d'affiches murales - entre cet urbanisme sauvage et celui, colonialiste, du début du siècle dernier, mené au Maroc par le maréchal Lyautey. Dont elle assortit le portrait d'un jeu de découpage de moustache, «artefact de pouvoir», selon elle!
Le visiteur découvre ensuite le circuit automobile de la visite officielle du roi à Tanger. Une grande maquette animée, dont les lumières s'allument et les palmiers poussent au passage du convoi royal! Évocation éminemment railleuse de «la dépossession des habitants de cette ville de leur espace public». Et qui pourrait parfaitement s'appliquer à ce qui se passe au Liban!
Plus loin, sur le même mur, quatre tableaux, aux faux airs de peintures constructivistes des années soixante-dix, sont en réalité des reproductions des différents logos des lignes de bus à Tanger. Ces insignes, qui servent à signaler aux personnes analphabètes les directions de destination vers l'étranger, le nord, l'eldorado espéré de l'autre côté du détroit, donnent une éloquente image de la réalité sociale de cette ville qui se modernise en façade!
Un dernier puzzle mural, en bois, jouant sur la question ambiguë du rapprochement des continents à travers cette uniformisation créée par la globalisation, et voilà Beau geste, un film de 3 minutes, qui relate une opération désespérée de sauvegarde d'un palmier des méfaits des promoteurs. Ce palmier, symbole hautement folklorique d'exotisme, que le visiteur retrouve en effigie métallique tridimensionnelle ornée de lumières multicolores, dans la plus pure tradition kitsch, va clore ce parcours artistique d'une haute teneur politique. Mais qui reste attrayant!
Jusqu'au 10 juillet, une double exposition, à ne pas rater.
* Immeuble Tannous pour les métaux, 4e étage, secteur la Qarantaine. Tél. : 01/566550. Horaires d'ouverture : du mardi au samedi, de 11h00 à 18h00.


Poutine estime que le conflit en Iran a détourné l'attention de Washington de l'Ukraine