« I Had A Dream », tracé à la craie, en lettres majuscules, sur la vitre de son enfance. (DR)
L'exposition à l'espace Kettaneh Kunigk dégage une bonne dose de nostalgie, de mélancolie, mais elle touche aussi les thèmes de l'aliénation et du statut social, du passage de l'enfance à l'âge adulte. L'œuvre est chargée de nos incertitudes, de nos dilemmes, de nos échecs. De nous, êtres humains idéalistes qui contemplons aujourd'hui, avec un certain spleen, le monde qui court à la
catastrophe.
En plus de ses réflexions douces-amères, le photographe apparaît là à travers une œuvre à forte tonalité sociale et politique. La série comporte 32 images, de dimensions différentes, souvent faites de photomontages où s'entremêlent écriture et photos couleurs, ou noir et blanc. Fidèle à son style, donc, à son engagement aussi. À son appartenance à un pays, à une région, ne pouvant jamais complètement se débarrasser du fardeau des conjonctures locales qui le hantent. «Une pensée pour la Palestine», «Quoi après l'Irak?», «Un enfant de la Turquie», titre l'artiste.
«Je souhaite pouvoir me souvenir de mes rêves, danser à chaque fois qu'un ami me croise, pleurer pour toutes les fois que je ne l'ai pas fait, ou me taire», écrit le photographe. Évaporés les idéaux de cette jeunesse nourrie de rêves impossibles?
Certaines photos serrent le cœur, d'autres cognent carrément. Comme celle-ci, véritable coup de poing, qui montre de gros blocs de béton carrés, alignés comme dans un cimetière. Et au loin, très loin, des arbres d'un vert indécent. Le sous-titre, à lui tout seul, en dit long : « Palestine 2048 ». L'artiste exprime là sans doute sa déception, sa désillusion face aux solutions impossibles, sa colère face aux cloisonnements, aux ruptures.
Face aux rêves. Aux rêves devenus cauchemars, et qui le resteront peut-être pour longtemps encore. À ce titre, Fouad el-Khoury fait une référence indirecte à Paul Virilo et son concept de l' « instantanéisme », ce qu'il nomme « Ce qui arrive... ». Philosophe et urbaniste assez méconnu, Virilo avait en effet développé depuis des décennies une théorie selon laquelle le progrès nous mène à notre perte. Il va sans dire que cette théorie rencontre un écho tout particulier avec l'actualité locale et régionale.
Déjà Paul Valéry a énoncé une phrase qui est pour l'artiste une sorte de prophétie: «Le temps du monde fini commence. » Funeste prédiction? «Il s'agit d'une sorte d'état des lieux de la situation du monde élaboré au vu des espoirs d'une génération entière née dans les années cinquante du siècle dernier pour une société juste, fraternelle et égalitaire», rétorque Fouad el-Khoury.
Ailleurs, dans «Smile» par exemple, l'artiste fait dans l'ambiguïté. Trois soldats, vus de dos, debout devant une piscine vidée. En légende, cette phrase: «Ce qui me manque le plus, c'est ton incroyable sourire.»
«Qu'est arrivé à mes rêves?», se demande Fouad el-Koury. Et d'affirmer avec force son engagement et, en même temps, une certaine ironie iconoclaste, dévastatrice. Face à un «peuple autruche», qui n'est pas prêt de se réveiller, lui.
* Espace Kettaneh Kunigk. Jusqu'au 7 mai. Du lundi au vendredi, de 11h00 à 19h00. Samedi, de 11h00 à 17h00. Centre Gefinor, bloc E, Clemenceau, Hamra. Tél. : 01/738706, e-mail : espacekettanehkunigk@cyberia.net.lb

