Antoine et Cléopâtre et la carte de leurs conquêtes.
Arriver à réduire ainsi au silence total Shakespeare sans rien enlever à sa dramaturgie, à son esprit, à son souffle et à son verbe haut... Un exploit portant la signature du théâtre cinétique qui, comme son nom l'indique, a traduit en mouvements les textes de plusieurs titres du grand écrivain anglais. Ce dernier n'avait-il pas dit: «Le geste c'est l'éloquence»? Les créateurs de cette troupe, Paata et Irina Tsikurishvili, établis dans les environs de Washington, ont fait fusionner les éléments classiques de la forme dramatique, le mouvement, la danse, la pantomime et la musique pour en faire une forme de théâtre non réaliste. À la fois avant-gardiste et accessible à une audience de diverses cultures. Cette troupe a été créée en 2002 et a inauguré ses activités par un spectacle intitulé Hamlet... et le reste est silence, qui annonçait bien ses couleurs. Ayant trouvé en Shakespeare le matériau qui convenait à donner une forme physique au mot, elle a continué dans cette veine avec Macbeth, Roméo et Juliette, Songe d'une nuit d'été.
Communiquer avec son corps et son esprit
«La chose la plus importante dans le concept de notre théâtre est d'utiliser les potentialités de notre corps pour visualiser l'intériorité psychologique, explique le metteur en scène. Shakespeare est autant magnifique à voir qu'à écouter. Sa langue dépeint en images des archétypes, des caractères et toutes sortes de scènes: chez lui, tout devient image.»
Et le spectacle Antoine et Cléopâtre foisonne d'ingrédients chers à ce groupe qui, en lever de rideau, pose le contexte de la tragédie par un tableau spectaculaire: une gigantesque carte des pays méditerranéens que l'on voit d'abord fracturés, avant qu'ils ne soient imbriqués comme un puzzle pour devenir une puissance unifié, juste avant la mort de César. L'évocation de l'assassinat de ce dernier n'en est pas moins impressionnante. Les membres du Sénat romain apparaissent tous vêtus de tuniques noires et de toges rouge écarlate et arborent des masques et des gants blancs. Et après avoir encerclé César, on voit soudain leurs gants tâchés de sang sans qu'il n y ait jamais eu trace de poignard.
Puis les vingt acteurs se lancent dans le feu de l'action shakespearienne d'Antoine et Cléopâtre. Épris de pouvoir, ambitieux, complices, ennemis, guerroyeurs, séducteurs, ils sont tout cela à la fois. Quand ils se battent, c'est avec des épées lançant des étincelles et le repos du guerrier est tout luxe, volupté et orgies stylisées. Ici, Antoine est tout en muscles et passion, Octave est froid et calculateur et Cléopâtre une séductrice versatile et capable de tout. Leurs complots, leurs combats, leurs passions et la violence qu'ils déclenchent, puisés dans les centaines de pages de Shakespeare, sont contés fidèlement par le talent expressif des acteurs portés par une chorégraphie et une scénographie recherchées. On ne dialogue pas, on ne parle pas. On communique clairement avec son corps et son esprit, et sans un seul mot. C'est là la signature esthétique du théâtre cinétique.

