« Paysage avec trois jeunes filles » d’August Macke, 191, huile sur carton, 55x63,5 cm.(DR)
Après le plasticien allemand Anselem Kiefer en 2007 et le sculpteur américain Richard Serra en 2008, c'est au tour de l'artiste français Christian Boltanski de s'approprier, jusqu'à fin février, cet espace érigé en 1900 pour l'Exposition universelle et dont l'architecture, et notamment l'impressionnante verrière, impose ses formes et sa présence à l'œuvre qui y est présentée.
Une installation «éphémère» et de prime abord des plus désarçonnantes. En pénétrant dans le Grand Palais, le visiteur est aussitôt saisi par la scène qui s'ouvre à ses yeux. Derrière un mur construit en boîtes de biscuits rouillées, il découvre un cimetière de vêtements !
Placés à même le sol, dans des carrés délimités par des poteaux métalliques, des amas de vêtements dégagent une impression macabre... de tombes séparées par des allées.
Le public s'y promène au son d'une pulsation sourde et angoissante, qui provient de haut-parleurs diffusant des battements de cœur. Oppressant.
Trônant au fond de la nef, une gigantesque grue surplombe une montagne de vêtements (l'installation en a nécessité 50 tonnes). De son crochet, elle pioche des pièces, les porte au sommet et les relâche.
«La grue représente le doigt de Dieu», explique l'artiste qui, plutôt que de Shoah, dont la référence a marqué son œuvre jusqu'ici, préfère parler cette fois d'une métaphore sur «la destinée humaine, l'inéluctabilité de la mort et l'éphémère identité des personnes». Le plasticien français de 65 ans - qui depuis près d'un demi-siècle poursuit un travail très personnel mêlant mémoire et mythologies individuelles - explique qu'«à mesure qu'on vieillit, on a l'impression de marcher sur un champ de mines : autour de soi, on voit des amis sauter et on ne sait pas quand ça va nous arriver».
Une évocation qui n'est certes pas immédiatement perceptible par tous les visiteurs. Nombreux sont ceux qui errent, le regard interrogatif et inquiet de celui qui cherche à comprendre. Sauf que ce n'est pas là le but premier du travail de Boltanski. Lequel préfère que son art - sujet ici à débats ! - soit appréhendé par les impressions, les émotions, le ressenti.
«Mon œuvre tâche de poser des questions et de les faire explorer par des sensations, explique-t-il. "Personnes" n'est pas une exposition qu'on visite, mais un univers dans lequel on s'immerge. Dans cette Monumenta, j'ai voulu faire un opéra visuel et sonore.»
Un «opéra» dont on peut apprécier moyennement la mise en scène mais qui n'en laisse pas moins des traces fortes dans les esprits. Pour une œuvre éphémère, le défi est relevé!
Une confrontation colorée
Dans un tout autre registre «Fauves et expressionnistes, de Van Dongen à Otto Dix», qui se tient au musée Marmottan Monet, aborde, à travers une belle collection d'œuvres de premier plan prêtées par le musée allemand Von Der Heydt, une période charnière de la peinture. Celle des toutes premières années du siècle dernier, qui vit l'émergence de mouvements rejetant l'académisme pour se livrer à des recherches et des expérimentations picturales nouvelles. Le plus célèbre de ces mouvements dissidents en Europe sera celui du fauvisme, dont les débuts se situent autour de 1899 pour se terminer vers 1907. Il aura une influence certaine sur d'autres courants, comme l'expressionnisme allemand.
C'est justement cette filiation que met en lumière l'exposition du musée Marmottan Monet, en mettant l'accent sur les deux principaux mouvements qui marquèrent l'avènement de l'art moderne en Allemagne avant la Première Guerre mondiale: les expressionnistes du Die Brücke (Le pont) dont le fondateur Kirchner est largement représenté dans cet accrochage, et le Blaue Reiter (Le cavalier bleu), qui compte, notamment, Kandinsky, Macke et Munter...
La sélection s'étend des fauves français (Dufy, Braque, Vlaminck et Van Dongen) aux expressionnistes allemands et autrichiens (les fameux Kokoschka et Oppenheimer), jusqu'aux principaux protagonistes de la Nouvelle Objectivité (Beckmann et Otto Dix), en passant par Munch et Nolde, les pionniers de l'expressionnisme allemand.
Au total, cinquante œuvres expressionnistes et fauves qui s'exposent dans une confrontation hautement colorée. On retrouve, sur les cimaises, deux pièces de la magnifique phase d'avant l'abstraction chez Kandinsky, les figures disgracieuses et les volumes anguleux qui expriment l'expression de sa tension intérieure chez Krichner, l'expressionnisme halluciné d'Otto Muller, l'intensité évocatrice des portraits de Kokoshka, de lumineuses réinterprétations du paysage signées August Macke, l'admirable liberté de la couleur chez Van Dongen (nu de jeune fille sur fond bleu) ou encore la flamboyante tristesse propre à Munch dans un portrait de Jeune fille au chapeau rouge...
Une exposition qui offre un panorama de l'art moderne, à travers quelques pièces magnifiques. Ce courant que l'empereur Guillaume II traitait, à l'époque, «d'art de caniveau»!
* « Personnes » de Christian Boltanski au Grand Palais, jusqu'au 21 février, et « Fauves et expressionnistes » au musée Marmottan Monet, jusqu'au 20 février.

