Le nom de ce dieu carthaginois, qui charrie des images à la fois mythologiques et guerrières, s'accorde ainsi avec le travail de cet artiste. Une exploration, par la peinture, de la mémoire. Celle de la guerre, de la tourmente et de l'exode qui ont marqué son enfance.
Né en 1974, Mohamad-Saïd Baalbaki a, comme toute une génération, été ballotté d'un lieu à un autre, au gré des bombardements, des événements, des explosions. De cette période, le jeune peintre, aujourd'hui installé à Berlin, garde des souvenirs épars, comme autant d'images brisées. D'où l'intitulé de l'exposition A Heap Of Broken Images ou Un tas d'images brisées que lui consacre Solidere au Dôme du centre-ville, bâtiment symbolique par excellence de cette mémoire de guerre.
Ce qui frappe d'emblée dans les grandes toiles à l'huile, présentées au rez-de-chaussée du Dôme - selon une scénographie habile réalisée par l'artiste lui-même -, c'est l'angoisse latente, la violence diffuse qui semblent sourdre de l'inertie même des objets amoncelés qui forment, comme on l'a dit, le thème central de cette exposition.
Une soixantaine de peintures, à l'huile sur toile et de très grandes dimensions, ou à l'acrylique sur papier en format moyen, qui reprennent de manière sérielle, sur fond de paysages de nulle part, des représentations d'objets du quotidien : monceaux d'objets qu'on dirait abandonnés en pleine débandade ; amas de malles superposées en attente de chargement ; caisses, ballots, godasse et radio qu'on imagine au bord d'un chemin... Le départ, la fuite, l'errance, le dénuement semblent inscrits en couleurs de feu (une superposition d'aplats carrés et des déclinaisons de tons chauds entremêlés) ou en couleurs de cendre (des bleus, gris, mauves) dans la mythologie personnelle de la guerre que nous livre ce peintre au pinceau à l'expressivité intense. Et au langage symbolique pour dire l'universalité de l'horreur, son empreinte cauchemardesque, à travers ces séries de vestes d'officiers sans tête, qu'il représente de dos et surdimensionnées par rapport au reste de la toile, ou de face, posées sur valet silencieux... Mais aussi ces paysages désolés d'amas charbonneux, ou encore ces « suites » de Burka, déclinées en camaïeux de tons... voilés.
Des objets entassés comme autant d'images mémorielles. Ces accumulations de souvenirs fragmentés qui reviennent hanter, longtemps après, l'inconscient de ceux et celles dont la guerre a tué l'innocence de l'enfance.
De son apprentissage au cours d'une université d'été à Amman, auprès du grand peintre syro-allemand Marwan, Mohamad-Saïd Baalbaki (qui a, par ailleurs, poursuivi de hautes études d'art plastique à Berlin) a appris, dit-il, « à regarder la vie d'une autre façon. À travailler sur la douleur de l'humain ». À sa manière, avec son style, sa palette, son symbolisme et ses émotions. Mais, surtout, avec un réel talent.
* Centre-ville, près de la mosquée al-Amine. Jusqu'au 1er novembre. Horaires d'ouverture : du lundi au vendredi, de 12h à 19h, et le samedi de 16h à 20h.


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