Sous les voûtes, en pierre de taille, de l'ancienne magnanerie de Freikeh - restaurée et transformée par Mounir Abou Debs en écrin de charme pour les performances artistiques et culturelles qu'il programme chaque été dans le cadre du Festival de Freikeh -, un auditoire, restreint, goûte avec délectation les mots, les tirades, les aphorismes d'un homme au physique de barde avec ses cheveux blancs au vent et sa moustache neigeuse.
Cet homme, connu sous le nom de Maurice Awad (alors que son véritable nom de famille est Khoury), est, en effet, une sorte de barde, un chantre de la langue et du patrimoine libanais. Qui ne fait pas pour autant du « zajal ».
Un poète (mé)connu pour sa transparence, sa sincérité, son besoin de défier tous ceux qui, hommes politiques ou d'Églises, trahissent leurs engagements et, par-dessus tout, un homme dont l'œuvre, voire la vie, est entièrement dédiée à la langue libanaise. En cela, il est un émule de Saïd Akl, un disciple qui a néanmoins dépassé le maître dans son intransigeante utilisation de la langue vernaculaire. « Le seul qui s'est dégagé de l'ombre tentaculaire de Saïd Akl pour mener sa propre barque poétique », a affirmé, en préambule de la soirée, Issam Assaf, poète, professeur de littérature française et auteur d'une plaquette biographique sur Maurice Awad (parue dans l'édition n° 80 de la revue Travaux et jours de l'USJ).
Et pour introduire à l'assistance ce poète provocateur, un autre de ses pairs, Alain Tasso, qui, pour l'occasion, avait délaissé l'expression française, pour tremper sa plume dans l'encre de la langue libanaise.
Plutôt que de le présenter de manière conventionnelle, Tasso a choisi de rendre hommage à Maurice Awad en dépeignant, poétiquement, son univers. Faisant dans son hommage de fréquentes allusions à la situation actuelle du pays, Tasso écrit, à la manière de Maurice Awad, mais avec les oxymores caractéristiques de ses textes en français: « (...) à côté de l'église de l'oubli, une fontaine trempe... Et l'eau se lave les lèvres sur la pierre, et la pierre reflète les yeux des pauvres gens qui ont soif, et les longs rayons de soleil dessinent des auréoles sur les têtes des pauvres gens dans leur pays orphelin. »
Libaniser l'écriture
On retrouve là l'image de la montagne libanaise, au sein de laquelle Awad a grandi, et les valeurs terriennes auxquelles il est resté attaché, ainsi que la dénonciation de la douloureuse situation d'un peuple soumis à l'incurie de ses dirigeants...
Toute l'œuvre de Awad prône le respect des traditions, pilier essentiel selon lui d'une modernité équilibrée, ainsi que le refus de tout ce qui ternit l'image sacrée - idéalisée - de la langue et de la terre libanaises, cette double patrie. Cette « patrie, réfractaire à ses rêves », comme l'écrit Issam Assaf, va alimenter l'incandescente témérité de son propos poétique et le mener à pourfendre, par le verbe, tous les abus, tous les mensonges, tous les pourris...
Ni les menaces ni les offres alléchantes ne viendront à bout de cet idéaliste entré en écriture comme d'autres entrent en religion, et pour qui « si toutes les routes mènent quelque part, en poésie, il n'en existe qu'une seule que le poète doit emprunter même si pour cela il doit marcher sur les gens, le pouvoir, la politique...», dira-t-il d'ailleurs au cours de la soirée.
La politique qu'il abhorre et dont il dénonce, avec virulence, les lâchetés et les ignominies de ceux qui la pratiquent au Liban. Mais aussi les abus de pouvoir de toutes sortes, de religions ou de classes, qu'il dénonce ironiquement sous forme de recueils ou de pamphlets, dont les plus importants restent Khallou el-Nar Welaa (Laissez le feu allumé) ou al-Toswiné (Le mur
d'enceinte)...
Sauf que le poète engagé n'oublie pas pour autant le registre amoureux qu'il célèbre, sur le mode de la légèreté, de l'engouement et avec des images pétillantes, notamment, dans Un, deux, trois baisers ou encore Une fleur nommée Nectar (2000).
Des ouvrages qui, avec Haki Gheir Chekel et Andil Assafar, ont - parmi la trentaine qu'il a à son actif en un demi-siècle voué à la poésie - été traduits du « libanais » au français, italien ou même polonais. La consécration ultime de son combat pour «libaniser» l'écrit!

