Entre la Libye et l’Occident, une relation toujours difficile

Entre la Libye et l’Occident, une relation toujours difficile 

Analyse

La Libye s'apprête à célébrer le 40e anniversaire de l'arrivée au pouvoir de Mouammar Kadhafi. Ces festivités seront boycottées par plusieurs dirigeants occidentaux qui, selon les analystes, n'ont toujours pas trouvé en Tripoli un partenaire fiable.

31/08/2009

Pour les Libyens, l'année 2009 sera celle des célébrations et des « succès diplomatiques » retentissants. Naguère considérée comme un « parrain » du terrorisme international, la Libye, qui fête à partir de demain le 40e anniversaire de la révolution, est désormais perçue par l'Occident comme un interlocuteur incontournable tant pour son influence en Afrique que pour ses riches ressources énergétiques. À peine sortie de l'isolement, la Grande Jamahiriya connaît depuis deux ans un envol diplomatique sans précédent. Tripoli assure depuis 2008 et pour deux ans la présidence du Conseil de sécurité des Nations unies et s'apprête à présider, fin septembre, la 6e session annuelle de l'Assemblée générale de l'ONU à New York. Par ailleurs, en juillet dernier et toujours à l'ONU, Aïcha, la fille du numéro un libyen Mouammar Kadhafi, a été nommée ambassadrice de bonne volonté. Le guide de la Jamahiriya - qui entend désormais se faire appeler « roi des rois traditionnels d'Afrique » - a été élu cette même année à la tête de l'Union africaine (UA).
Il a également assisté au sommet du G8 à L'Aquila, en Italie, et effectué plusieurs visites officielles, dressant sa tente aussi bien dans le jardin Taïnitski sur le territoire du Kremlin, que dans les jardins de l'hôtel Marigny, en plein Paris, ainsi que dans les jardins de la résidence officielle des dignitaires en visite en Espagne. Connu pour son goût excentrique qui suscite souvent la polémique, le leader libyen a arboré lors de sa visite « historique » en Italie, en juin dernier, la photographie du héros libyen Omar al-Mokhtar, surnommé le « lion du désert », au moment de son arrestation en 1931 en Libye sous le régime fasciste de Mussolini, bien en vue sur la veste de son uniforme militaire.
Plus récemment, le 20 août dernier, Tripoli a créé un tollé international en réservant un accueil triomphal à Ali Mohamed al-Megrahi, condamné pour l'attentat de Lockerbie en Écosse et libéré pour des raisons de santé. Le même jour, Kadhafi recevait les « excuses » de la Suisse pour « l'arrestation injustifiée » de son fils Hannibal, accusé de mauvais traitement infligés à deux domestiques dans un palace de Genève, il y a un an.
 
Du pétrole de haute qualité
« Maintenant que la Libye a réintégré le concert des nations en tournant la page noire de son passé, elle ne semble plus prête à faire des concessions à l'Occident, explique à L'Orient-Le Jour George Joffé, chercheur au Centre d'études internationales à l'université de Cambridge. Après avoir reconnu sa responsabilité dans l'attentat de Lockerbie (qui avait fait 270 morts en 1988) et renoncé à ses programmes d'armes de destruction massive, Tripoli estime qu'il mérite désormais le plein respect de la communauté internationale. »
« La Libye est dans une position de plus en plus forte vis-à-vis des Occidentaux, affirme de son côté Ronald Bruce St John, expert sur l'Afrique du Nord et le Moyen-Orient. Les Européens sont particulièrement attirés par le secteur des hydrocarbures en Libye, Tripoli possédant la plus large réserve pétrolière de haute qualité en Afrique, évaluée à 43 milliards de barils, dont une très grande partie n'a toujours pas été explorée. » De fait, une quarantaine d'opérateurs étrangers du monde entier ont participé à quatre rounds d'attribution aux enchères de champs d'exploration en Libye. L'objectif visé est de porter la production d'hydrocarbures de près de 1,8 milliard de barils par jour (mbj) actuellement à 3 mbj en 2013 pour des investissements de l'ordre de 30 milliards de dollars. La Jamahiriya possède aussi des réserves de gaz naturel estimées à 1 314 milliards de mètres cubes, selon les chiffres officiels de l'OPEP.
 
Immigration, armes et terrorisme
L'intérêt des Européens pour la Libye ne concerne pas uniquement l'or noir. L'Italie a signé, il y a un an, un traité d'amitié avec la Libye qui est censé solder les comptes de plus de trente ans de colonisation italienne (1911-1942), Rome s'engageant à verser 5 milliards de dollars de dédommagements sous forme d'investissements sur les 25 prochaines années. Cet accord, très controversé et critiqué par la gauche italienne, a surtout permis de ralentir très fortement le flux des migrants africains vers l'Italie, la Libye acceptant de reprendre les boat-people partis de ses côtes pour l'Europe et interceptés par les Italiens.
La Libye est également un marché très convoité, notamment par la France et la Russie, pour les contrats d'armes. La France a été le premier pays occidental à vendre des équipements militaires à la Libye depuis la levée de l'embargo international en 2004. Le montant total du contrat, signé en août 2007, est de 296 millions d'euros portant surtout sur l'achat de missiles antichars.
« Les États-Unis ont eux aussi des intérêts en Libye, affirme Ronald Bruce St John. Ce qui compte essentiellement pour Washington, c'est de renforcer sa coopération avec Tripoli en matière de lutte contre le terrorisme dans la région du Maghreb. » Mais, selon l'expert, « les États-Unis ne sont pas totalement satisfaits de la Libye qu'ils accusent d'ingérence politique dans nombre de pays africains, comme au Soudan. » « Tripoli, de son côté, souligne encore M. St John, s'oppose farouchement à l'établissement du Centre de commandement militaire américain en Afrique (Africom) ».
 
Kadhafi isolé
Selon de nombreux analystes, la relation déjà tendue entre la Libye et les Occidentaux, et plus particulièrement les Américains, risque de se détériorer encore plus après l'accueil triomphal de l'auteur de l'attentat de Lockerbie la semaine dernière. Ce « malaise » international vis-à-vis de Kadhafi pourrait entacher les cérémonies marquant le 40e anniversaire de son arrivée au pouvoir. En effet, à quelques jours du lancement des festivités, le flou régnait sur la participation des dirigeants occidentaux, rumeurs, annonces et démentis se succédant. Tripoli a ainsi affirmé que le président français Nicolas Sarkozy et les président et Premier ministre russes Dmitri Medvedev et Vladimir Poutine étaient attendus à la cérémonie. Mais les intéressés ont rapidement démenti. L'Espagne sera représentée par son chef de la diplomatie et la Libye a annoncé la participation du couple royal espagnol, mais cette information n'a toujours pas été confirmée à Madrid. De son côté, le Premier ministre italien Silvio Berlusconi se rendra en Libye la veille des cérémonies, mais devrait rentrer à Rome le jour même sans participer aux festivités.
« Les Occidentaux ont besoin d'isoler Mouammar Kadhafi afin de calmer la colère suscitée après l'accueil réservé à Megrahi à Tripoli, explique George Joffé. Ceci démontre par ailleurs que l'Occident n'a pas vraiment pardonné à la Libye ses erreurs passées ». De son côté, sir Richard Dalton, ancien ambassadeur britannique en Libye, affirme que « dorénavant, les Occidentaux seront moins conciliants envers la Libye ». « D'ailleurs, dit-il, c'est dans une atmosphère hostile que Kadhafi arrivera à New York, sa première visite en 40 ans au cours laquelle il devra présider la 64e session de l'Assemblée générale de l'ONU. » L'ancien diplomate estime très probable que le président Obama, qui a jugé « répréhensible » l'accueil en héros réservé à Megrahi à Tripoli, ne rencontre pas le leader libyen à New York. « Dans ces conditions-là, je ne vois pas comment on peut dire que la libération de Megrahi est une victoire diplomatique pour la Libye », souligne encore M. Dalton.

Droits de l'homme
Malgré la normalisation de leur relation avec Tripoli, les dirigeants occidentaux semblent toujours « embarrassés » d'afficher leur proximité avec un ex-paria de la communauté internationale qui ne respecte ni les droits de l'homme ni la liberté d'expression. Dans son dernier rapport sur la Libye, Human Rights Watch a fait état de plusieurs cas de torture et d'arrestations de prisonniers politiques, dont certains ont « disparu ». « La Libye est contrôlée par un seul dirigeant qui ne tolère pas les critiques à l'encontre de son régime », accuse HRW. Dans une entrevue accordée à la BBC en 2004, Seif al-Islam Kadhafi, le fils du numéro un libyen, déclarait que « tout peut être changé en Libye à l'exception du leader. » « On peut changer de Premier ministre, de ministres, de gouverneurs régionaux, etc, mais le dirigeant, c'est une autre affaire, a-t-il dit. On ne peut ni hériter de ses pouvoirs ni les lui retirer. » Seif al-Islam qui s'était retiré subitement de la vie politique libyenne, en 2008, est réapparu il y a quelques jours sur la scène internationale comme acteur-clé dans les négociations ayant conduit à la libération de Megrahi. Certains spécialistes de la Libye estiment qu'il est le mieux placé pour succéder à son père. Mais d'autres experts soulignent le manque d'expérience dans la gestion des affaires internes de la Libye de cet homme qui s'est entièrement consacré à la Fondation Kadhafi. Selon George Joffé, il est impossible de prédire qui prendra les rênes du pouvoir en Libye. « En se retirant de la vie politique, Seif al-Islam a perdu beaucoup de terrain face à son cadet Mouttasem Billah qui, aujourd'hui, occupe la fonction de conseiller en sécurité nationale et dirige sa propre unité dans l'armée, indique l'expert. Le flou est entier sur cette question et Mouammar Kadhafi entend le garder par mesure de sécurité. Car, souligne encore M. Joffé, qui sait si une nouvelle révolution n'est pas déjà en gestation au sein même de la famille Kadhafi ? »

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