Le vice-président émérite de l'Université américaine de Beyrouth, docteur, professeur de chimie et peintre, trace à grands traits, dans la première partie du catalogue, l'évolution historique du reflet dans ses représentations artistiques.
Le miroir, cet outil indispensable à la réalisation d'un autoportrait, du moins jusqu'à l'invention de la photographie, y occupe une place naturellement prépondérante. Tabet explique comment cet objet a considérablement modifié le rapport du peintre avec son image. Et comment, à travers lui, l'artiste montre non seulement son image, mais également celle de sa peinture, manifestant la conscience qu'il a de son art.
« Comment, au XXe siècle, peintres et photographes rendent compte de ces images virtuelles de la réalité? Comment les progrès techniques en photographie, en optique et en informatique influencent-ils artistes et plasticiens ? Quel regard portons-nous à ces images virtuelles de la réalité ? » À ces trois questions posées par Tabet, les artistes Rima Amyuni, Caline Aoun, Loulou Baasiri, Rashed Bohsali, Christophe Bonacorsi, Roberto Cabot, Patrick Chambon, Christoff Debusschere, Augusto Foldi, Jean-Jacques Guionnet, Fadia Haddad, Gilbert Hage, Élie Kanaan, Sami Karkabé, Hoda Kassatly, Juarez Machado, Edgar Mazigi, Gabriela Morawetz, Roger Moukarzel, Malgorzata Paszko, Mohammad Rawas, Ghada Saghieh, Jean-Pierre Schneider, Missak Terzian, Émilio Trad, Anne-Marie Vesco, Antoine Vincent, Marwan Zgheib proposent chacun sa vision de l'image et de son double.
Le mythe de Narcisse
En remontant à l'origine du reflet, la galeriste Alice Mogabgab rappelle au voyeur de l'exposition le mythe de
Narcisse.
Dans la tradition culturelle occidentale, la figure emblématique de Narcisse s'impose en effet dès que l'on évoque la contemplation de soi. Ovide (Métamorphoses, III, 350) raconte l'histoire du jeune homme séduit par sa propre beauté dans le reflet sans consistance de la surface de l'eau. « Cette ombre que tu vois, c'est le reflet de ton image. Elle n'est rien par elle-même, c'est avec toi qu'elle est apparue, qu'elle persiste, et ton départ la dissiperait, si tu avais le courage de partir ! » Pour Alberti (De pictura, livre II, 1436), Narcisse, qui se laisse tromper avec complaisance par un effet d'illusion, peut être considéré comme l'inventeur de la peinture : « Qu'est-ce en effet que peindre sinon embrasser avec art la surface de la source ? » Le miroir est, pour le philosophe et peintre, « non seulement un modèle de conformité à l'image peinte, mais aussi le modèle mythique du plaisir que donne la peinture d'illusion à un spectateur averti et consentant ».
Anne-Marie Vesco, qui présente un portrait de jeune fille réfléchi dans un miroir, va même jusqu'à affirmer : « La peinture est un autoportrait, une introspection dans le miroir de l'art. »
Edgar Mazigi, lui, donne à voir une nature morte où existe, comme le titre l'indique, la réflexion d'une boîte. « La surface réfléchissante joue le rôle du peintre réaliste : elle nous donne l'illusion de la réalité en reflétant l'image des objets qui l'entourent. » Et l'artiste de noter, non sans humour : « Quant à la boîte réfléchie... elle réfléchit ! Quelle meilleure preuve d'existence que de se voir réfléchir ? »
« Percevoir le ricochet miroité d'une image, d'une pensée ou d'une vision, est-ce abstraction ou vision renouvelée de la réalité ? » s'interroge Rached Bohsali à travers ses théières et cafetières en argent poli.
Lulu Baasiri présente également une nature morte où les images sont synonymes de « lumière, son, rayon, musique et brillance », des mots qui expriment le reflet de mon identité », dit-elle.
Dans sa toile abstraite en technique mixte, intitulée Reflet du rêve, Fadia Haddad indique que « le fond et la forme traduisent un échange de textures transparentes ».
Côté photographies, signalons l'Abribus de Beyrouth immortalisé par Gilbert Hage, qui cite un proverbe japonais : « Le meilleur miroir ne reflète pas l'autre côté des choses. » Ou encore Roger Moukarzel, qui propose matière à réflexion à la question : « Qui voit la figure humaine correctement, le photographe, le miroir ou le peintre ? »
L'œuvre de Mohammad el-Rawas, intitulée The unbearable complexity of reflecting upon one's own image in a miroir, résume sans doute à elle seule toute la complexité de cette thématique.
* Jusqu'au 14 août. Achrafieh, place Sassine.

