Dans ce décor à la fois surréaliste et austère vont vivre, en une langue grecque aux musicalités envoûtantes et incantatoires (avec projection de la traduction en anglais et arabe), quelques-uns des plus beaux textes du répertoire théâtral universel contemporain.
Un brillant solo de comédienne à la voix suave où, entre cri et chant de la (sur) vie, se dresse un âpre réquisitoire, tendu et panaché, contre les injustices humaines.
Un solo adroitement mené par la talentueuse comédienne Katia Gerou, qui a choisi de parler de la femme, de ses multiples visages et de l'infini de ses combats...
Amante, maîtresse, sœur, mère ou femme vouée aux flottements de la solitude, de l'attente, des désirs et des diktats de la société, ainsi se présentent les rudes batailles contre les traditions, les familles, les conventions, les tabous, le conformisme, les habitudes, les malentendus, les machiavéliques dominations, les plus impensables soumissions...
De l'évanescente et trouble apparition de Blanche Dubois, mythique personnage de Tennessee Williams dans Un tramway nommé désir jusqu'à la mère éplorée, à la sagesse de Salomon, du Cercle de craie caucasien de Brecht, la femme a ici une tribune de choix. Une tribune où les mots ont leur pouvoir. De conviction, de persuasion, d'enchantement, de prise de conscience, de séduction...
Mots révoltés et griffus de la rebelle Antigone ou vocables chargés d'interrogations de la justice sans limites d'Eurydice, tous les deux jaillis de la plume d'Anouilh, qui signe ici ses pièces « noires ». Mots rêveurs, translucides et d'un lyrisme sulfureux de Tennessee Williams entre Rose tatouée, Doux oiseaux de jeunesse et Ménagerie de verre. Mots rageurs et imprécations vociférantes de Garcia Lorca aux Noces de sang immortelles et pétries des incendiaires colères de la
passion...
Pour ce bouquet de scènes panachées, guère taillées dans les tons roses ou pastel, où la femme joue tout son destin et sa destinée, la splendide Katia Gerou a trouvé, dans son insondable et magique manche de comédienne, ce qu'il y a de plus convaincant, ce qu'il y a de plus émouvant.
La féminité face à la dictature
Des accents forts et tendres, des inflexions et des gestes justes, un ton adéquat, emphatique ou mesuré, pour passer d'un univers d'écrivain à l'autre, d'une peau de femme à une autre, d'un personnage échappé de l'imaginaire d'un dramaturge à un autre. Passation délicate, mais opérée avec succès, grâce, détermination et talent pour un spectacle dédié à la mémoire de Karolos Koun, un grand réformateur du théâtre grec contemporain.
Pour ces scènes soigneusement sélectionnées pour leur pouvoir d'invocation et d'évocation, secrètement reliées par l'impalpable fil d'Ariane de l'essence féminine face à la dictature, à la violence, à l'abject de la non-compréhension et du rejet de l'autre, Katia Gerou incarne, avec brio, la défense de tous ceux qu'on veut bâillonner ou faire taire de force... Et, pour reprendre la belle formulation de Saint-John Perse : « À tous ceux à qui on veut tourner de force la face au vent... »
Ses paroles, véhémentes ou assassines, guère froidement déclamées, ont valeur non d'oracle ou de rhétorique, mais de vibrante plaidoirie pour la justice, la liberté et la dignité humaine. Des paroles d'airain ou de velours pour traduire la fragile, vulnérable, mais aussi combative condition
humaine.
On ne dira jamais assez la richesse et la beauté de la voix de cette tragédienne qui dénonce les morts injustes et met de la vie sur scène. Beauté d'un chant profond et puissant, qu'on doit au célèbre compositeur grec Manos Hadjidakis.
Tous ceux qui vibrent (ou ont vibré) aux intonations d'une Mélina Mercouri ou d'une Irène Papas seront ravis de retrouver ici leurs accents rauques et brûlants.
Entre les accords d'un clavier inspiré et quelques grappes de notes sur un accordéon rouge, le jeune Spyridon Papatheodorou, tout en noir dans un coin d'ombre, était un complice parfait. Il épousait, sur scène, le souffle le plus secret, le mouvement le plus imperceptible, le battement le plus improbable, la pulsation la plus furtive d'une comédienne littéralement hantée par ses personnages...
Depuis longtemps, le théâtre à Beyrouth, sans grands moyens ni chichis de vedette ou de texte pompeux, n'a donné, avec autant de simplicité et de profondeur, une représentation d'une facture d'aussi bon aloi.


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