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Culture - Café Culturel

Protéger notre patrimoine, c’est respecter notre histoire

Le patrimoine. Un bien vaste mot, difficile parfois à cerner. Dans le cadre des cafés culturels organisés par « L'Orient-Le Jour » et La Maison du livre, quatre spécialistes ont « creusé » ce terme pour l'identifier, mais aussi pour définir les moyens de sa protection et de sa diffusion. Bref, pour trouver le meilleur moyen de le conserver.
Frédéric Husseini, directeur général de la Direction générale des antiquités, Nada Sardouk, directrice générale du ministère du Tourisme, Yasmine Makaron Bou Assaf, enseignante à l'UL, et Samir Baroud, président de la municipalité de Jeïta, ainsi que l'animateur et architecte Alexis Moukarzel, se sont penchés sur la question du patrimoine, ses enjeux et ses dérives.
La conservation du patrimoine consiste en effet à identifier, à protéger et à faire connaître les aspects importants de notre culture et de notre histoire. Le terme « patrimoine » englobe un large éventail de biens tangibles. Sont également inclus, dans la définition, des biens non tangibles tels que le folklore, les coutumes, le langage, les dialectes, les chansons et les légendes. Par « conservation », on entend la protection du patrimoine contre toute menace de destruction par un agent quelconque (qu'il soit environnemental ou humain). Une telle protection suppose aussi une meilleure compréhension du patrimoine et une plus grande sensibilisation à ce qu'il sous-entend.
Dans son introduction, l'architecte Alexis Moukarzel a distingué deux domaines de biens tangibles : celui des ruines, ou des monuments qui sont le plus souvent archéologiques, et celui du patrimoine habité qui concerne les tissus le plus souvent urbains et vivants. « L'approche de la conservation n'est pas la même dans ces deux domaines, a-t-il précisé. En archéologie, nous comprenons que la conservation arrête la dégradation. Un bâtiment tombe en ruine, il faut le sauver. Dans les milieux habités, la conservation arrête l'évolution, arrête la vie. »
Pour illustrer deux visions différentes de la restauration du patrimoine bâti, Moukarzel a rappelé deux attitudes prévalant au XIXe siècle. D'un côté, celle non interventionniste prônée par John Ruskin qui définissait l'architecture comme un être humain qu'il faut soutenir (en le restaurant le moins possible), mais qu'il faut aussi laisser mourir. Et, de l'autre côté, une attitude interventionniste menée par Viollet-le-Duc qui affirmait que « restaurer un édifice, ce n'est pas l'entretenir (...), c'est le rétablir dans un état complet qui peut n'avoir jamais existé à un moment donné. »  Réinventer le monument, donc, quitte parfois à le dénaturer.
Moukarzel reconnaît qu'il s'agit là de deux attitudes extrêmes. « Heureusement, nous sommes à une époque qui nous permet d'opérer la conservation selon des normes scientifiques et rigoureuses, en faisant en sorte que les marques visibles des interventions soient réversibles. »
Dans le cas des ruines, la conservation est le plus souvent traduite par une approche d'aménagement du site. La difficulté majeure consiste dans ce cas-là à intervenir pour sauver sans l'enfreindre la personnalité du lieu.  Dans le cas des tissus habités, l'intervention se fait dans le but de sauver la forme. « Il faudrait le faire tout en préservant une harmonie entre la forme et sa fonction. En tenant compte du passé, du présent et du futur. Ainsi que des habitants du lieu. » Concernant les habitants, justement, Moukarzel a identifié un processus auquel nous assistons dans certains quartiers de Beyrouth. Il s'agit de la « gentrification ». Un concept qui désigne une forme particulière d'embourgeoisement, ou l'arrivée d'une population au niveau social élevé dans un espace urbain populaire, au bâti dévalorisé, et de la réhabilitation de ses logements, appropriés par les nouveaux habitants.
« La conservation est une philosophie, une attitude, une éthique. Le développement est un processus. Comment allier les deux ? »  s'est interrogé l'architecte avant d'affirmer qu'il serait possible de le faire, dans une opération de synthèse, en appliquant les fondements du développement durable. 
Alexis Moukarzel a conclu en établissant trois fondements à la question de l'organisation de la conservation réussie : la gestion du site, le monitoring et la communication.

Le tourisme, sauveur ou destructeur ?
Nada Sardouk a envisagé pour sa part la question du patrimoine sous l'angle du tourisme et a qualifié l'union qui les caractérise de relation à double tranchant. Tout en reconnaissant que ce secteur est générateur de croissance et d'emplois, la directrice générale du ministère du Tourisme a exprimé son inquiétude concernant les effets néfastes d'un tourisme sauvage et mal maitrisé. « Il pourrait dans ce cas-là s'accompagner de fléaux de mendicité, de troubles de sécurité, d'instabilité dans la qualité des services. Et aussi, dans certains pays qui ont une résistance culturelle minimale, entraîner l'accroissement de l'exploitation de la main-d'œuvre mineure, des réseaux de prostitution, de trafic de drogue... Agissons pour un tourisme plus responsable, c'est-à-dire un tourisme respectueux de l'homme et de l'environnement. Si la mise en tourisme du patrimoine lui offre une chance de conservation, l'évolution vers un rôle économique, elle, peut aussi être fatale pour le patrimoine dans le cas d'une gestion mal adaptée visant tout simplement les bénéfices économiques. »
Parmi les menaces qui guettent la mise en tourisme du patrimoine, comme la « surfréquentation » de ces sites, ces problèmes ne pourront être résolus que par un contingentement rigoureux de la fréquentation à travers la réservation pour des groupes limités de personnes, voire pour les visiteurs individuels, selon les cas.
Parmi les risques identifies par Sardouk, les plus pernicieux sont, pour elle, la banalisation des sites et la perte progressive de leur identité culturelle. Mis a part les sites archéologiques et au-delà du kitsch et des idées trop galvaudées (le ski, la mer, la « night life » et les chameaux), la directrice générale voudrait réhabiliter le patrimoine non tangible, celui qui concerne les traditions historiques, culturelles et le savoir-faire des régions. À cet effet, des projets tels que « Food Is Identity » ou des brochures sur les vieilles cités, les sentiers de la foi, sont autant de documents dont la diffusion se fait dans une optique de développement durable.

Comment détruire petit à petit
Frédéric Husseini, directeur général de la Direction générale des antiquités, a affirmé de son côté que notre pays subit d'une manière extraordinaire et anormale les pressions du développement immobilier. « C'est le seul pays au monde où il est permis de construire n'importe où, sauf là ou c'est interdit. »  Pour Hussieni, à ce rythme-là, nous avons de fortes chances de détruire notre histoire et notre archéologie. « Notre but est de savoir comment détruire petit à petit, de façon intelligente », a-t-il alors précisé.
Pour de nombreuses personnes, la reconstruction de Beyrouth était synonyme de beaucoup de destruction. Pour d'autres, notamment les archéologues, cette destruction était l'occasion de faire un grand nombre de découvertes », a noté Husseini.
Pour le directeur des antiquités, le développement urbain agit sur deux axes : le patrimoine archéologique souterrain et le patrimoine urbain acquis.
« La pression sur le patrimoine urbain est mise par des plans directeurs qui datent de dizaines d'années et qui, en même temps, ont donné la possibilité de développer d'une manière insensée la construction dans les zones traditionnelles. La ceinture de Beyrouth a un coefficient d'exploitation de 5 et de 6. Ce qui provoque une impossibilité de conserver le patrimoine. »
Husseini a ensuite passé en revue les différentes étapes de la méthodologie suivie dans les fouilles archéologiques.
Le patrimoine bâti souffre, lui, d'un problème lié aux lois concernant les coefficients d'exploitation, a-t-il estimé, avant de noter que la solution pourrait se trouver dans un projet de loi actuellement sous étude.
Husseini a relevé un autre paradoxe inhérent au Liban : construire des monuments à la place d'autres qui auraient pu être réhabilités.
« Sauver la forme, ce n'est pas sauver une coquille vide. Sauver la forme, c'est un espoir de vie. L'essor du mouvement de conservation du patrimoine découle en grande partie des efforts des citoyens qui militent à l'échelle locale.

Former pour quel marché ?
Pour Yasmine Makaron, professeure à l'UL, la formation de professionnels de la restauration et de la conservation n'est pas une mince affaire.
« Déjà cinq promotions sont issues de l'UL, mais cela ne veut pas dire qu'elles sont en train d'exercer. Dans le domaine public comme dans le privé, peu d'employeurs font appel à ces diplômés », a-t-elle indiqué. Avant de tirer la sonnette d'alarme sur un réel problème de sensibilisation.
Par ailleurs, Makaron a mis le doigt sur ce qu'elle appelle les dérives identitaires. « Il est important de retrouver une réelle fonction et un accompagnement au patrimoine. Un accompagnement scientifique, législatif et moral qui doit se faire au quotidien. »  Elle a finalement souligné l'importance des collectivités, qui doivent être épaulées pour ne pas se noyer.
Samir Baroud, président de la municipalité de Jeïta, a axé son intervention franche et directe sur la relation entre le patrimoine et la collectivité, et la manière dont cela  peut mener à une dérive comme dans le cas de la grotte de Jeïta.
Il existe une loi, n° 60/88, qui donne droit aux municipalités où se trouve un patrimoine naturel de profiter de la moitié des revenus des droits d'entrée aux sites archéologiques et touristiques. Elle est appliquée partout sauf à Jeïta, a indiqué Baroud, relevant qu'en 1993, le ministre du Tourisme, Nicolas Fattouche, avait fait main basse sur la grotte en promulguant un décret qui en donne la gestion à un de ses partisans. La municipalité de Jeïta ne reçoit dès lors que 300 livres libanaises sur un droit d'entrée de 20 000.
Sans aller par quatre chemins, Baroud a ajouté qu'il s'agit là d'un exemple « qui montre comment la privatisation et le BOT peuvent mal tourner quand les profits personnels des responsables et des politiciens interviennent ».
La municipalité, poursuit-il, fait de son mieux pour améliorer les conditions de conservation de la grotte en ramenant le coefficient d'exploitation à 5 % par un système de traitement des eaux usées... Mais le président de la municipalité ne cache pas son impuissance devant un gérant actuel qui a transformé le site en un mini-Disneyland folklorique de mauvais goût où la grotte a perdu sa grandeur et son éclat qui existaient du temps de son père spirituel Sami Karkabi.
La tâche des professionnels n'est donc guère aisée, mais les raisons d'espérer ne manquent pourtant pas : il suffirait, en définitive, d'un effort mesuré, tant en termes de crédits que de personnel, pour produire des « effets considérables ». Gladys Nader a soulevé la polémique des constructions prévues à côté du pont naturel de Faqra, un problème parmi tant d'autres dont des groupes, comme SOS Environnement, ont fait leur cheval de bataille. Il existe en effet des ONG, l'Apsad notamment, qui ont  relevé le défi de protéger l'héritage architectural, souvent un site à la fois, en s'opposant aux actes de profanation, en commandant ou en effectuant des travaux de restauration, en prônant des lois plus sévères à cet égard et en sensibilisant les citoyens aux valeurs patrimoniales.
L'archéologue Leila Badr a rappelé que ce sont les campagnes de presse qui ont sauvé le site de fouilles « Beyrouth 003 » des bulldozers du centre-ville. L'important n'est-il pas de susciter un « mouvement d'intérêt et de pression » et de « faire avancer les choses » ?
Une leçon d'optimisme qui, contre toute attente, tient lieu d'heureuse conclusion des débats.
Frédéric Husseini, directeur général de la Direction générale des antiquités, Nada Sardouk, directrice générale du ministère du Tourisme, Yasmine Makaron Bou Assaf, enseignante à l'UL, et Samir Baroud, président de la municipalité de Jeïta, ainsi que l'animateur et architecte Alexis Moukarzel, se sont penchés sur la question du patrimoine, ses enjeux et ses dérives.La conservation du patrimoine consiste en effet à identifier, à protéger et à faire connaître les aspects importants de notre culture et de notre histoire. Le terme « patrimoine » englobe un large éventail de biens tangibles. Sont également inclus, dans la définition, des biens non tangibles...
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