Boucles brunes emmêlées, yeux fureteurs derrière des lunettes à l'écaille transparente, Alain Vassoyan a le look d'un éternel adolescent. Il sourit, ravi du compliment. Lui qui a fait sienne la fameuse citation de G. B. Shaw: «La jeunesse, quelle chose merveilleuse, quel crime de la laisser gaspiller par les enfants!» Les œuvres-sculptures qu'il expose aujourd'hui sont, pour lui, des enfants. «Des jouets, des enfants surtout, précise-t-il. D'ailleurs, leurs matériaux n'ont pas été choisis par hasard. La silicone est comme la peau, la résine comme les ossements.»
Au premier abord, donc, le visiteur croit à un jeu innocent. Voit l'installation au premier degré et ne se doute pas du sens caché. Cette possibilité de lecteur au premier degré uniquement amuse l'artiste qui compare ses joujoux à des fleurs carnivores. L'on peut les admirer sans s'imaginer un seul instant qu'elles sont dangereuses. « Mais tout cela doit avoir absolument un air ludique, précise le jeune professeur à l'ALBA. Même si ces jouets vivent des situations dramatiques.»
Dramatiques, en effet, car l'idée de cette exposition a germé avec la guerre de juillet 2006. Scotché devant son écran télévisé, Vassoyan était perturbé, profondément troublé par les images des corps brûlés et déchiquetés, des membres disloqués des petites victimes «comme des poupées en plastique». «La mort des enfants est comme celle des jouets pour les commanditaires de la guerre», s'était-il dit. Pour exorciser ce mal, il a décidé de créer «des enfants qui ne meurent jamais».
Et il s'est mis tout de suite au travail. Petit à petit, les «Djoudous» ont commencé à grandir en nombre, à se multiplier, à envahir son espace. Ils se sont vengés de leur créateur, mais avec le consentement de ce dernier. «Ce sont des survivants. Ils se détachent, se recomposent, la tête peut être remplacée par une main, un pied par un bras. Ils vous disent: «Moi, je continue à vivre quand même.» Ainsi sont nés les Djoudous, ces petits personnages, en silicone et résine, qui se détachent et se rattachent, et qui deviennent accessoirement des acteurs de film d'animation.
L'artiste exige quand même une précision: ne pas confondre Joujou et Djoudou. «Le Joujou a été créé avant la guerre de 2006, explique-t-il. C'est un personnage local, une petite canaille. Un petit garçon mal élevé.»
Une miniville
Le dernier Joujou en date est d'ailleurs là, debout comme un soldat, éclaboussé de sang, dominant du haut de sa taille humaine le Djoudou Central Park. L'œuvre s'intitule Joujou n'est pas mort. «C'est une sculpture charnière, à la limite entre le Joujou décoratif, mignon, amusant, et les Djoudous qui vont venir. L'on décèle dans son regard une certaine tristesse, de la mélancolie. Mais aussi une forte énergie.»
Avec la prolifération des Djoudous (ils sont presque une soixantaine à la galerie Janine Rubeiz), il a fallu construire une ville pour les abriter. Établir toute une infrastructure à leur échelle: des autostrades, des places publiques, des HLM. Un Djoudou Central Park, un Djoudostrade, une cité industrielle.
Puis Vassoyan a commencé à créer d'autres sculptures. «Elles ont commencé à se transformer en jouets pour Djoudou, à avoir le même esprit ludique.»
Ces sculptures de taille moyenne trônent dans une salle attenante à celle des petits Djoudous. Ce sont les soldats involontaires, modelés à partir de la résine armée. «Certains sont des martyrs malgré eux, d'autres sont des projets de martyr. On les voit à la télé. Ils affirment qu'ils vont continuer à donner leurs enfants, alors qu'au fond d'eux-mêmes, ils ne le pensent certainement pas.» Chaque soldat possède un nom : il y a le «Why», à la tête en forme de point d'interrogation, ou encore « Ma petite sœur», qui tient une poupée défigurée, et «My Newborn Child», qui se présente sous la forme d'une statuette à la bouche scellée d'un sparadrap. «Tais-toi et meurs», murmure Vassoyan.
Sur une autoroute, circulent des voiturettes conduites par des femmes voilées. Oui, la femme existe bel et bien dans l'œuvre d'Alain Vassoyan. Même si elle se trouve en petit nombre, elle est
omniprésente.
«Ces voiturettes sont en fibre de verre et en métal, indique Vassoyan. De loin, elles ont une apparence design très clean, très formatée. Mais de près, si on les relève un peu, on voit qu'elles sont cabossées d'en bas.»
Une autre sculpture, de plus grande taille celle-là, représente une femme voilée sur une mobylette. «Freedom sur une Vespa» illustre les contradictions du monde islamique...
On l'aura compris, Vassoyan cultive la dérision et le second degré. Même s'il affirme ne pas être dérangé par ceux qui viennent regarder l'emballage et s'en vont en faisant un commentaire dans le genre: «Tiens, tu fais des jouets » ou «Tes poupées sont mignonnes». L'artiste, lui, s'amuse en pensant tout bas que ses poupées mordent un peu.
Il faut préciser que les enfants sont invités à visiter Djoudou City. «C'est d'eux dont je parle. C'est eux qui m'ont inspiré.»
Dans cette cité de l'enfant industriel, il y a beaucoup à voir et à dire. Pièces détachables et détachées, les poupées ludiques d'Alain Vassoyan sont à prendre très au sérieux.
* Raouché, imm. Majdalani (Bank Audi). Tél. 01/868290. Jusqu'au 2 avril. Du mardi au vendredi, de 10h à 19h. Samedi de 10h à 14h.

