Rechercher
Rechercher

Culture - Rencontre

Peter Brook ressuscite l’Inquisition au Monnot

L'acteur anglais Bruce Myers délivre, dans la langue de Shakespeare, la fameuse diatribe du « Grand Inquisiteur », l'une des accusations les plus froidement éloquentes qu'un croyant ait porté contre le Christ, dans une mise en scène de Peter Brook. Au théâtre Monnot, en collaboration avec le British Council.
Le Grand Inquisiteur est un chapitre des Frères Karamazov de Dostoïevski. Il est adapté ici par Marie-Hélène Estienne. Et incarné par Bruce Meyers, un des acteurs fétiches de Peter Brook. Ce récit, fait par Ivan à son frère Aliocha, raconte le retour du Christ sur terre, un jour à Séville au XVIe siècle. «Il revient sous la forme humaine qu'il a eue lors de son passage de 33 ans sur terre, il effectue des miracles, un homme aveugle retrouve la vue, un enfant est ressuscité», a indiqué Myers lors d'une rencontre informelle avec la presse pour présenter la pièce.
Le Christ est acclamé par une foule en délire jusqu'à ce que le Grand Inquisiteur qui passait par là s'en offusque et le fasse arrêter. La nuit, dans sa cellule, il vient le visiter et lui reproche son retour qui vient déranger l'Église. Il lui dit, «demain matin au plus tard, tu seras brûlé pour tes péchés». Il le juge. Et il lui explique pourquoi: Jésus, en résistant à la tentation de la puissance et laissant ainsi l'homme libre de choisir entre le bien et le mal, libre de croire ou non, s'est trompé sur la nature humaine et n'a fait que rendre l'homme encore plus malheureux; l'homme n'est pas un dieu et c'est pour cela qu'il ne déteste rien autant que la liberté.
«Tolérant, pacifique, impassible, le Christ regarde cet homme qui parle et parle sans s'arrêter pendant une heure entière. Il écoute et observe le Grand Inquisiteur avec ses ambitions, son sens de l'humour pervers, avec sa passion pour le peuple qui a tant
souffert.»
Bruce Meyers fait ensuite observer que le Grand Inquisiteur ne se réduit pas à la diatribe de l'Inquisiteur. L'acteur voudrait le resituer dans son contexte, et il prend alors avec grand soin une édition poche des Frères Karamazov et entreprend d'en lire l'introduction, en français s'il vous plaît. Dans celle-ci, Ivan Karamazov expose à son frère son incompréhension et son refus absolu devant ce qui est à ses yeux le mystère le plus insondable: la souffrance des innocents et celle des enfants en particulier. «Comment un père peut-il jouir de fouetter sa petite fille, mais surtout comment peut-il ensuite être acquitté? Comment un général peut-il faire déchirer un petit garçon par ses chiens de chasse mais surtout, comment peut-il après cela échapper à la peine de mort? À quoi d'ailleurs cette mort servirait-elle, puisque le mal est fait ? Et même si victimes et bourreaux devaient se réconcilier dans l'harmonie universelle au jour du Jugement, en quoi cela rachèterait-il les larmes qui ont coulé?»
Selon Bruce Myers, les accusations implacables du Grand Inquisiteur ne prennent tout leur sens qu'à la lumière de ce préambule. C'est moins, en somme, du Christ qu'il est question que d'une certaine vision de l'humanité, vision noire, vertigineuse, vigoureusement défendue par un être d'autant plus maléfique que sa redoutable intelligence s'est rangée aux côtés du malin. «Pourquoi le Christ a-t-il méconnu le besoin qu'a l'humanité d'être soumise à une autorité qui la rassure et la contraigne à l'adoration en la délivrant de l'affreux vertige d'avoir à se poser des questions? Si vraiment il voulait notre bonheur, n'aurait-il pas mieux fait de succomber lorsque Satan le soumit à une triple tentation dans la solitude du désert? Pourquoi a-t-il laissé une œuvre si imparfaite que l'Inquisiteur a dû s'allier au Tentateur pour la corriger, afin d'aider les hommes à se décharger de l'horrible fardeau qu'est leur liberté?»
Concernant les indications de mise en scène émises par Peter Brook, l'acteur préfère citer son mentor. «Je n'ai jamais cru en une vérité unique, dit Brook dans son livre The Shifting Point. Qu'il s'agisse de la mienne ou de celle des autres. Je crois que toutes les écoles, toutes les théories peuvent être utiles en un certain lieu, en un temps donné. Mais je crois qu'on ne peut vivre qu'en s'identifiant passionnément, et absolument, à un point de vue.
Toutefois, le temps passant, à mesure que nous changeons, que le monde change, les objectifs varient et le point de vue se déplace. Si je considère les essais que j'ai écrits, les idées émises en maints endroits et en des occasions si variées, au cours de toutes ces années, une chose me frappe: une certaine continuité. Pour qu'un point de vue soit d'une quelconque utilité, il faut s'y consacrer totalement, il faut le défendre jusqu'à la mort. Pourtant, en même temps, une petite voix intérieure murmure: «Ne prend pas les choses trop au sérieux. Hold on tightly, let go lightly.»
«C'est une pièce très complexe, le texte est très puissant, conclut l'acteur britannique. Il renferme plusieurs niveaux de lecture. C'est assez délicat. Il vaut mieux laisser au spectateur le loisir et la surprise de découvrir les nuances qu'il renferme.»

* Ce soir, demain vendredi 13 et samedi 14 février à 20h30. En anglais avec surtitrage en arabe.
Le Grand Inquisiteur est un chapitre des Frères Karamazov de Dostoïevski. Il est adapté ici par Marie-Hélène Estienne. Et incarné par Bruce Meyers, un des acteurs fétiches de Peter Brook. Ce récit, fait par Ivan à son frère Aliocha, raconte le retour du Christ sur terre, un jour à Séville au XVIe siècle. «Il revient sous la forme humaine qu'il a eue lors de son passage de 33 ans sur terre, il effectue des miracles, un homme aveugle retrouve la vue, un enfant est ressuscité», a indiqué Myers lors d'une rencontre informelle avec la presse pour présenter la pièce.Le Christ est acclamé par une foule en délire jusqu'à ce que le Grand Inquisiteur qui passait par là s'en offusque et le...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut