« Les cons ça ose tout. C'est même à ça qu'on les reconnaît. »
Lino Ventura dans les « Tontons flingueurs », dialogue de Michel Audiard
Était-ce du dégoût, était-ce de la colère ? Si le sentiment était hybride, le symptôme, lui, était clair : la nausée. « Joe le plombier* va devenir correspondant de guerre en Israël pour un site Internet conservateur ». Quand l’information est sortie, mercredi soir, je traduisais le dernier envoi d’un employé palestinien d’Oxfam résidant à Gaza. Depuis le début de l’opération israélienne, Mohammad Ali raconte son quotidien sous les bombes israéliennes. Dans ses premiers textes, Mohammad, père de famille – son petit dernier a 15 mois – semblait encore tenir le coup. Au soir du 31 décembre, il émettait des vœux pour 2009. « Alors que la nouvelle année approche, je pense à ce que les Palestiniens vont souhaiter pour la prochaine année. À peu près la même chose que les années précédentes : être traités comme des êtres humains, vivre nos vies dans la dignité, vivre en paix avec nos voisins en Israël, et qu’Israël et le monde reconnaissent nos droits. Je rêve de pouvoir voyager hors de Gaza, même pour un jour seulement (...). La dernière fois que j’ai quitté Gaza, c’était il y a un an. Quand j’ai voulu rentrer, le Hamas venait d’être porté démocratiquement au pouvoir. Dans l’impossibilité de rentrer en raison des restrictions imposées par le gouvernement israélien, j’ai été enfermé dans une pièce, d’abord en Égypte, puis près du point de passage d’Erez pendant 60 jours. J’avais peu de nourriture et seulement mes vêtements pour rendre le sol plus confortable. Quand je suis finalement arrivé chez moi, j’ai juré de ne jamais répéter cette expérience. Aujourd’hui, j’accepterai facilement d’être enfermé pendant 60 jours contre seulement quelques heures hors de ce cauchemar éveillé. » Au soir du 31 décembre, si Mohammad vivait déjà l’enfer, il parvenait toutefois encore à envisager l’avenir.
Dans son dernier envoi, daté du 7 janvier, Mohammad ne pense plus à demain, sinon pour se demander « quels sont les dommages infligés (aux) petits cœurs (de ses) enfants. Leurs cœurs ne sont pas aussi grands que le mien, ils peuvent endurer moins de stress ». Mohammad raconte qu’il n’a plus de fioul pour le générateur. « Depuis trois jours, nous sommes confinés à onze dans une petite pièce avec très peu de lumière. Nous n’avons pas d’eau non plus car nous ne pouvons pomper l’eau de notre puits qu’avec de l’électricité, ce dont Gaza est privé depuis le début de ce cauchemar ». Il raconte qu’il ne leur reste plus qu’un jour de nourriture.
Mohammad parle aussi, surtout, de la mort. « Nous sommes maintenant onze, serrés les uns contre les autres dans la salle à manger de mes parents. Mon frère et sa famille sont venus ici, ils pensent qu’un premier étage est l’option la plus sûre. Nous avons un proverbe en arabe qui dit que la mort en groupe est une bénédiction. J’imagine que si nous mourons ensemble, peut-être, peut-être sentirons-nous moins la douleur que si nous mourons seuls… ». Mohammad se demande si chaque heure qui passe ne sera pas la dernière de sa vie. « En essayant de m’endormir, j’entends à la radio le bilan des morts monter d’heure en heure. Je me demande si demain matin je ferai partie de ce bilan (..), si je serai un autre chiffre pour ceux qui regardent la mort et la destruction à Gaza... Peut-être parce que je travaille pour Oxfam, je serai un nom, et pas seulement un numéro. Peut-être parlera-t-on de moi pendant une minute, avant que, la seconde suivante, je tombe dans l’oubli. »
Mohammad a peur de n’être qu’un numéro, qu’un élément dans une compatibilité sordide, une pièce glissant sur le boulier de la grande faucheuse.
Pendant ce temps, Joe le Plombier est un nom. Un nom sorti de nulle part, créé de toute pièce par des stratèges électoraux pendant la campagne présidentielle américaine, un concept marketing. Un concept qui était logiquement destiné à disparaître aussi vite qu’il était apparu. Surtout quand l’ampleur de la fraude – Joe n’était pas vraiment plombier et avait menti sur son état financier – avait été mise en lumière par les médias américains. Pourtant – et voilà encore une nouvelle preuve de la médiocrité ambiante –, Joe le plombier s’avère être un concept évolutif. De la vraie mauvaise herbe. Après Joe le plombier, Joe le reporter de guerre.
Joe affirme qu’en tant qu’incarnation de l’Américain moyen, il veut aller en Israël « faire parler les « average Joes » du cru, partager leur histoire, voir ce qu’ils pensent (...) et peut être faire sortir une histoire vraie de là ». Que quelqu’un, par pitié, donne un cours de sémantique à Joe et lui explique, une bonne fois pour toutes, qu’il n’est pas moyen, mais qu’il est médiocre. Et qu’à ce titre, il ne mérite certainement pas d’être un nom, à peine un numéro.
*Durant la campagne présidentielle américaine, Joe Wurzelbacher, alias Joe le plombier, était devenu célèbre en interrogeant, devant les caméras, Barack Obama sur sa politique fiscale. Joe avait ensuite rejoint les rangs de l’équipe de campagne républicaine alors même que ses mensonges avaient été exposés.
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Lino Ventura dans les « Tontons flingueurs », dialogue de Michel Audiard
Était-ce du dégoût, était-ce de la colère ? Si le sentiment était hybride, le symptôme, lui, était clair : la nausée. « Joe le plombier* va devenir correspondant de guerre en Israël pour un site Internet conservateur ». Quand l’information est sortie, mercredi soir, je traduisais le dernier envoi d’un employé palestinien d’Oxfam résidant à Gaza. Depuis le début de l’opération israélienne, Mohammad Ali raconte son quotidien sous les bombes israéliennes. Dans ses premiers textes, Mohammad, père de famille – son petit dernier a 15 mois – semblait encore tenir le coup. Au soir du 31 décembre, il émettait des vœux pour 2009. « Alors que la nouvelle année...