Encore faut-il l’appliquer avant que de vouloir l’amender…
Mgr Nasrallah Sfeir
Cinquante et unième semaine de 2008.
C’est à se demander parfois s’il n’aurait pas mieux valu que ce bon Nabih Berry le garde encore et encore en otage, ce glorieux Parlement. S’ils avaient pu, les murs de l’hémicycle en auraient pleuré de rage, ou de honte, ces derniers jours, entre le vote de la loi sur la réévaluation des salaires des fonctionnaires (pas un député, à l’exception de Nabil de Freige, à avoir eu pitié d’un Fouad Siniora dont les bras en sont radicalement tombés, à avoir relevé cet insensé poujadisme que les bailleurs de fonds de Paris III et d’ailleurs ont dû vomir de tout leur saoul…) et les réflexions sordides, en un parfait écho aux vociférations d’un Wi’am Wahhab privé de strapontin, sur ce prétendu nécessaire amendement de l’accord de Taëf.
La distribution des rôles au sein du 8 Mars est parfaite : les maîtres du chiisme politique se taisent et laissent parler les chrétiens du CPL et les druzes antijoumblattistes. Parce que, n’est-ce pas, si le Hezbollah (ou Amal, même si, au sein d’Amal, on ne réfléchit plus que grâce et en fonction du Hezb…) s’amusait à demander l’amendement de Taëf, quelques âmes mesquines et mal intentionnées, n’est-ce pas, pourraient penser que la formation de Hassan Nasrallah voudrait dynamiter dans son esprit et dans sa lettre la démocratie consensuelle et exiger, on ne sait jamais, n’est-ce pas, cette insensée primauté du tiers, cette recette de Gargamel suicidaire : un tiers chiite, un tiers sunnite, un tiers chrétien. Alors, on lâche les autres, ceux qui peuvent, sans trop de dégâts, débrider leur incompréhensible haine du sunnisme politique (du wahhabisme ?) – ils en rêvaient.
L’accord de Taëf, né des et sur les décombres de cette brillante guerre de double élimination décidée en 1988 par l’actuel chef du CPL, n’a effectivement rien fait d’autre que mettre un terme aux canons, aux destructions, à la mort et à la dégénérescence tous azimuts des institutions. Le texte, cette Loi fondamentale mille et une fois foulée aux pieds, n’a rien de parfait, loin de là – il est même, par moments, franchement mauvais, sujet à mille et une interprétations, plus oiseuse, fallacieuse et délétère l’une que l’autre. Personne ne s’opposerait à une évolution harmonieuse et intelligente de ce texte, à son amélioration, sauf que ce n’est définitivement pas le moment : des centaines de priorités attendent. Surtout que l’attendu des motifs invoqué par tous ces autoproclamés réformistes est tout simplement ahurissant. Prodigieux. Les pôles du 8 Mars qui fantasment sur l’amendement de l’accord de Taëf expliquent, dans leur très grande majorité, qu’il est grand temps que soient revues à la hausse les prérogatives du… chef de l’État.
La mémoire a de ces élasticités qui en surprendront toujours plus d’un(e). Et la mauvaise foi aussi. Il est évident que certains des pouvoirs qui étaient uniquement entre les mains du chef de l’État avant l’accord signé en terres saoudiennes ont été transférés au Conseil des ministres réuni – et non pas au Premier ministre sunnite (cette faculté qu’ont certains de prendre les Libanais pour d’infinis crétins est fascinante…). Sauf qu’il lui en reste des tonnes de prérogatives, au locataire de Baabda, surtout quand il n’est pas inféodé au régime syrien et passé maître dans l’art de la paralysie institutionnelle comme Émile Lahoud (pendant les interminables mandats de ce dernier, pas une voix ne s’élevait pour exiger une réévaluation de ses prérogatives), surtout, aussi, quand il remplit sans faux pas aucun, du moins pour l’instant, son rôle d’arbitre, comme Michel Sleiman.
Être à ce point plus royaliste que le roi a quelque chose de profondément grotesque. Sans doute très frileux en apparence mais assurément déterminé dans le fond, l’actuel locataire de Baabda n’a définitivement pas l’air malheureux ; et quand il veut vraiment quelque chose, cela n’arrive pas souvent, mais lorsque tel est le cas, comme pour la nomination de Jean Kahwagi à la tête de la troupe, il l’obtient. Aucun Libanais n’a entendu Michel Sleiman se plaindre, en public ou en privé, de la cachexie ou du dépérissement de ses prérogatives. Ni en réclamer la révision. Pour l’instant, le chef de l’État fait exactement ce pour quoi il est payé : utiliser ces fameuses prérogatives à excellent escient, quand il faut, où il faut et, surtout, comme il faut.
Plutôt mille fois qu’une : cet homme dont n’importe quel British pur souche admirerait l’époustouflant flegme a tout récemment demandé au ministre de l’Intérieur de relancer le projet sur la décentralisation administrative, exactement tel que stipulé par l’accord de Taëf. Le timing de cette directive est ébouriffant : elle a été donnée quelques heures à peine après les premiers cris d’orfraie réclamant l’amendement de ce même accord. Si ce n’est pas du grand art…
Les hommes et les femmes de bonne volonté du 8 Mars se consoleront en se répétant que cet amendement qu’ils n’ont pas pu obtenir par les voies démocratiques et officielles, ils ont réussi à l’imposer par les armes (du Hezbollah) : cela s’appelle le tiers de blocage. Cette hérésie.
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