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Notes de lecture « Oui à la Turquie » de Michel Rocard, député européen Fady NOUN

20/12/2008
« Pour un Libanais, c’est sous l’angle des rapports islamo-chrétiens que le projet d’arrimer la Turquie à l’Europe est le plus important. » L’ancien Premier ministre français Michel Rocard, aujourd’hui parlementaire européen, vient de publier un essai à la fois clair et stimulant, Oui à la Turquie *, dans lequel il affirme : « J’ai la conviction qu’ouvrir l’Europe à la Turquie est économiquement intelligent, stratégiquement indispensable et culturellement visionnaire. » « L’adhésion de cette nation musulmane, puissante et en plein essor économique, ne servira pas les seules ambitions de cette dernière. L’adhésion de la Turquie, c’est une assurance-vie pour l’Europe », renchérit Rocard qui estime que c’est l’aspect économique de ce processus « qui devrait emporter la conviction » des Français. Pour lui, il est évident aussi que l’arrimage de la Turquie à l’Europe est également avantageux pour l’UE du point de vue stratégique. Il montre en particulier que la Turquie, tournée vers l’Europe depuis déjà plusieurs siècles et orientée résolument vers l’occidentalisation et la sécularisation de l’État par Mustapha Kemal Atatürk (1923), « fut une pièce essentielle du dispositif de défense atlantiste pendant la guerre froide » et continue à être une pièce maîtresse du dispositif géostratégique occidental. « L’adhésion de la Turquie, précise-t-il, est pour l’Union européenne l’accès aux marchés et aux routes énergétiques d’Asie et du Proche-Orient, c’est également une influence stratégique et géopolitique plus étendue. » Certes, pour rejoindre l’Europe, la Turquie doit également subir des examens sur le plan de l’État de droit : libertés démocratiques, droits de l’homme et de la femme, problème kurde, partage de Chypre, pluralisme politique sont autant de dossiers sur lesquels la Turquie doit évoluer pour correspondre aux normes européennes. Les rapports islamo-chrétiens Pour un Libanais, cependant, c’est plus particulièrement sous l’angle des rapports islamo-chrétiens que le projet d’arrimer la Turquie à l’Europe est le plus intéressant à observer. Au cœur de ce processus, il y a trois constantes à observer. D’abord, c’est toujours la Turquie qui est demandeur et l’Europe l’entité sollicitée. Ensuite, l’histoire de ce processus est celui d’une humiliation constante du gouvernement et de l’opinion publique turcs, ce qui en dit long sur l’Europe. Enfin, le flottement dont fait preuve l’Union européenne a son pendant à l’intérieur de la société turque, partagée entre ouverture et repli. Dans les faits, il est indéniable que l’adhésion d’un grand pays comme la Turquie à l’UE représente un grand pas vers un pluralisme religieux qui n’existerait plus seulement dans les textes, aussi mais dans les faits, alors même que l’Église catholique, pour ne citer qu’elle, continue de se battre pour faire inscrire dans la Constitution une reconnaissance des « racines chrétiennes » du Vieux Continent. L’Europe compte aujourd’hui 15 à 20 millions de musulmans, soit environ 10 % de sa population totale. Avec la Turquie, elle en comprendrait 75 millions de plus. En outre, une adhésion de la Turquie à l’Europe influerait certainement sur l’avenir même de l’islam. Sous l’influence séculariste de l’État, la religion musulmane sera contrainte à s’adapter à un nouvel environnement constitutionnel et juridique qui ne pourra pas ne pas influer sur la pratique rituelle de cette religion, sinon sur ses croyances dogmatiques. « Si l’Europe rejette la Turquie, il en résultera qu’elle se définit comme un club chrétien. Qu’on le veuille ou non, ce sera une défaite pour la laïcité », dit Rocard. « Or, si j’ai un grand respect pour toutes les religions et d’abord pour la mienne – je suis protestant –, je reste méfiant devant le fanatisme et l’intolérance qu’elles éveillent souvent », ajoute-t-il. Aux objections culturelles et religieuses à une entrée de la Turquie dans l’Europe, Michel Rocard oppose enfin une réponse tirée de l’histoire même de la construction européenne, dont il constate le grippage. « L’Europe fédérale et politique est une chimère, constate-t-il. Si elle était à l’ordre du jour, je reconnais bien volontiers que l’adhésion turque la rendrait plus difficile. Car la taille, le poids et la situation d’un pays tel que la Turquie freineraient sans doute l’élaboration d’une diplomatie européenne commune. (...) Malheureusement, cette vision n’est plus d’actualité. (…) Le projet d’une Europe fédérale est mort en 1972. » L’ouvrage se conclut donc par une réflexion résumée sur l’Europe, ce qui représente encore l’un de ses points d’intérêt. * Paru chez Hachette, dans la collection Tapage dirigée par Joël Roman.

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