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En toute liberté L’énigme du politique Fady Noun

OPINION
18/12/2008
Après tout, qu’importe, « hypocrite ou sincère » (Phil 1 :18), il faut se réjouir du bien que la visite de Michel Aoun en Syrie peut faire aux chrétiens de Syrie, notamment si elle les encourage à rester chez eux et à se sentir chez eux dans leur pays. Mais ce bien est, jusqu’à preuve du contraire, essentiellement psychologique. Pour que ses effets soient durables, il faut que cette visite soit suivie d’actes concrets, comme la levée de l’état d’urgence, qui dure depuis les années 60, ou la restitution à l’Église locale de ses écoles, ou encore le respect de la liberté d’opinion et d’expression. Voilà ce qui peut encourager vraiment les chrétiens à rester sur place, que ce soit en Syrie ou ailleurs, dans un monde arabe livré à l’absolutisme, comme l’a si bien montré Ghassan Tuéni dans un ouvrage au titre éloquent Un siècle pour rien. Le côté sensationnel de la visite de Michel Aoun en Syrie, lui, est tout à fait secondaire. Il est typique des régimes autoritaires. Que tout relève en fin de compte non pas des institutions, mais de la volonté personnelle des dirigeants. Que Bachar el-Assad soit aimé des Syriens, comme l’assurent des journalistes ayant suivi la tournée, ne change pas grand-chose à l’affaire. Par contre, l’objectivité nous impose de sérieusement réfléchir à l’écart irréductible qui sépare les régimes politiques au Liban et en Syrie, et de constater que cet écart ne peut pas ne pas fausser la relation, et ce dans la mesure même où cette proximité géographique pousse certains à voir en eux des pays frères, ou encore complémentaires. Cet énorme écart culturel vient du fait qu’on ne saurait rapprocher une démocratie d’une dictature, en raison même des fondements radicalement différents sur lesquels reposent ces deux systèmes. Je m’explique : dans un entretien publié par Le Figaro (13 juillet 1994), l’un des plus grands philosophes du XXe siècle, Paul Ricœur, évoque « l’incroyable fragilité des institutions démocratiques ». « La démocratie, y assure-t-il, est le seul régime qui repose sur le vide. Autrement dit, sur lui-même seulement. Comme l’a montré Hanna Arendt, il ne repose que sur la volonté de vivre ensemble, puisque, par définition, ne règnent au-dessus de lui ni l’absolutisme monarchique ni une théologie autoritaire. » « Pour moi, enchaîne Ricœur, la réflexion politique porte sur la consolidation institutionnelle d’un “vouloir vivre ensemble” par nature fragile (…) Le “vouloir vivre ensemble” ne suffit pas pour construire la cité. À la relation horizontale de ce vouloir vivre en commun s’ajoute la relation verticale de l’autorité, du pouvoir, une autorité qui, en démocratie, ne se fonde pas sur un principe divin ni sur l’absolutisme des dirigeants. D’où la difficulté, l’énigme du politique : comment combiner le hiérarchique et le consensuel ? » « Cela reste, assure Ricœur, la grande question de la philosophie politique. » Constatons très simplement que « l’énigme du politique » a reçu, au Liban et en Syrie, deux réponses différentes à ses deux composantes consensuelle et hiérarchique. Il existe au Liban, pour des raisons à la fois historiques et culturelles, un « vouloir vivre ensemble » distinct de celui qui existe en Syrie, et cette volonté a reçu deux réponses hiérarchiques distinctes. Tous les dirigeants politiques libanais, Michel Aoun et Samir Geagea en premier, doivent réfléchir à ces données et prendre pour critères de leurs déclarations et prises de position la contribution de ces dernières à l’affaiblissement ou au renforcement de ce « vouloir vivre ensemble » si fragile, et de l’acceptation des institutions que nous nous sommes librement donné. Il n’y a pas d’autre voie pour amalgamer en une nation des communautés aux mémoires si riches et si diverses, préserver des libertés démocratiques chèrement acquises et en donner le goût aux autres.

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