Jeanine JALKH
Le Conseil des ministres de samedi dernier a certes permis de mettre un terme au tollé suscité par la visite du ministre de l’Intérieur, Ziyad Baroud, en Syrie, qui a bizarrement coïncidé avec les aveux faits par des membres de Fateh el-Islam à la télévision syrienne et les arrestations d’autres membres de ce réseau qui s’ensuivirent dans le camp de Beddaoui. Les débats houleux de ce week-end auront en tous les cas servi à exprimer haut et fort certaines appréhensions concernant les intentions syriennes, et la volonté réelle et sincère de Damas d’ouvrir une nouvelle page libanaise.
À la manière d’une séance de thérapie intensive, les sept heures de discussions en Conseil des ministres ont assurément permis au camp du 14 Mars, en particulier, de mieux gérer ses appréhensions, en écoutant longuement les explications du ministre concerné qui a dressé un tableau on ne peut plus clair de la situation et des résultats de sa visite, historique, à son homologue syrien.
Si les inquiétudes de certains pôles du camp de la majorité se sont, selon certains observateurs, « illégitimement » traduites par des déclarations hostiles envers le ministre de l’Intérieur (à qui l’on a fait porter l’entière responsabilité d’une visite qui avait pourtant reçu l’aval et la bénédiction du Conseil des ministres), il n’en reste pas moins que la réunion de franches explications de samedi a permis de rectifier le tir et de mettre les points sur les i.
M. Baroud se devait en effet de donner les précisions nécessaires concernant notamment le fameux « comité de suivi » dont on craignait, côté libanais, l’impact et les éventuels effets sous-jacents, du fait d’une expérience plutôt douloureuse avec le Conseil supérieur libano-syrien et ses contrecoups en termes de non-respect de la souveraineté libanaise.
Certes, le chemin à faire est long et la confiance reste à gagner de part et d’autre, le divorce entre les deux pays « frères » ayant été consommé à coups d’accusations mutuelles et de confrontations verbales on ne peut plus venimeuses. Il faut cependant avouer que les responsables syriens n’ont pas tellement aidé à paver la voie au rétablissement des relations en diffusant, il y a une semaine, le scénario des aveux des membres du Fateh el-Islam que certains ont qualifiés de « burlesques ».
Mais avant même de juger de la teneur et de la valeur de ce montage télévisé, de sa crédibilité ou encore du timing choisi pour le rendre public, l’on peut déjà affirmer que c’est ce type de message qui a fini par exacerber, au plan interne, le climat qui a prévalu avant la réunion des deux ministres de l’Intérieur. C’est ce qui a d’ailleurs incité Ziyad Baroud, durant un tête-à-tête avec son homologue syrien, à formuler des reproches sur la manière dont le régime syrien a préparé la rencontre, recourant à des aveux embarrassants pour certaines parties libanaises « au lieu de passer par les voies officielles ».
« Ce subterfuge malhabile », en termes diplomatiques, à un moment où les deux pays tentent un rapprochement nécessaire et mutuellement souhaité, n’avait pour d’autre but que de « contraindre le ministre libanais à la collaboration en lui imposant une visite pour le pousser à mettre en place un mécanisme de coordination sur le plan sécuritaire », relève une source proche du ministère de l’Intérieur. Un objectif que Damas aurait pu atteindre par des voies plus subtiles en épargnant au camp du 14 Mars, notamment, mais aussi à toute la délégation libanaise, une guerre de provocation déclenchée en pleine période électorale.
Du côté de la majorité, l’on craint en effet, aujourd’hui plus que jamais, que la mise en place d’un comité sécuritaire conjoint ne soit un palliatif à l’ouverture des ambassades et un moyen détourné de réhabiliter, indirectement, les fonctions du Conseil supérieur libano-syrien. Des appréhensions que bon nombre de Libanais partagent à l’instar d’un responsable sécuritaire libanais, qui continue toutefois de croire que les Syriens ne se déroberont pas au processus d’échanges diplomatiques, « préférant le reporter au lendemain des élections pour ne pas avoir à l’offrir sur un plateau d’argent, avant cette échéance, au camp du 14 Mars ».
Cependant, et bien que partiellement dissipées, du moins pour le moment, les appréhensions du côté libanais ne s’évaporeront pas de sitôt, à moins que les Syriens ne décident de faire preuve de bonne foi en résolvant la problématique suscitée par le principe du respect mutuel de la souveraineté des deux pays.
Car, affirme une source sécuritaire, il est certain que la « collaboration sécuritaire » et le « bon voisinage » ne vont pas toujours de pair avec un strict respect de l’indépendance de l’autre. Selon lui, la contradiction persistera tant que les termes et les limites de l’une et l’autre ne sont pas clairement et franchement définies. C’est ce qu’a d’ailleurs tenté de faire la partie libanaise en Syrie en imposant, avant la publication du communiqué conjoint, des précisions et une terminologie explicite sur certains dossiers.
Au ministère de l’Intérieur ainsi qu’au sein des Forces de sécurité intérieure, les affirmations sur l’attitude syrienne au cours de cette rencontre convergent : franchise, ouverture d’esprit et volonté d’obtempérer aux desiderata libanais. Bien entendu, confirment les sources, bien que le dossier sécuritaire était inscrit à l’ordre du jour, les véritables interlocuteurs syriens sur ce sujet délicat – à leur tête, Assef Chawkat – étaient bien absents, les discussions s’étant limitées aux généralités.
Bien qu’ayant évoqué trois points majeurs inscrits à l’ordre du jour, à savoir la lutte contre le terrorisme, la lutte contre le crime organisé et la question des frontières, c’est le dossier de Fateh el-Islam qui devait le plus intéresser la Syrie, à la lumière notamment des développements immédiats sur la scène libanaise avec l’arrestation, le jour même de la visite, de quatre membres de ce réseau cachés au camp de Beddaoui.
On ne peut qu’être tenté d’établir le lien entre cette visite et les arrestations locales, d’autant qu’il est apparu que c’est surtout à la Saïka et au Commandement général, deux factions palestiniennes prosyriennes, que devait incomber la mission de la perquisition et de l’arrestation des membres du groupuscule terroriste. Cela devait clairement signifier que le feu vert a effectivement été donné par Damas, puisque le commandement de l’armée libanaise ainsi que les services de renseignements des Forces de sécurité intérieure avaient déjà localisé ces membres depuis belle lurette, et n’attendaient plus que la collaboration de ces deux factions, majoritaires dans le camp de Beddaoui.
Qui plus est, le raid américain sur la région d’Abou Kamal, dont on dit qu’il a été fait avec l’assentiment de Damas, les aveux télévisés de la fille du grand terroriste recherché, Chaker el-Absi, et enfin les arrestations conséquentes de Beddaoui ne seraient, selon les sources militaires, que le premier épisode d’un best-seller syrien adressé principalement à la communauté internationale. En ce faisant, Damas chercherait à montrer patte blanche aux Américains et aux Français dans leur lutte contre le terrorisme, à la veille du début des travaux du tribunal spécial sur le Liban.
Un best-seller qui pourrait se conclure, quelques semaines avant les élections parlementaires, par l’arrestation en Syrie de Chaker el-Absi, lequel ferait à son tour des aveux tout aussi tonitruants que sa fille, histoire de faire pencher la balance électorale d’un côté plutôt que de l’autre.
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