C’est le temps de la récolte, baby…
Jacqueline Bisset in Nip / Tuck, saison 4
Quarante-deuxième semaine de 2008.
Question : une pure et simple touche de cosmétique, l’établissement de relations diplomatiques entre Beyrouth et Damas ?
Oui et non.
Cosmétique ? Non, bien sûr que non – pour mille et une raisons, dont beaucoup tombent sous un pur bon sens. En promulguant ce fameux décret, Bachar el-Assad confesse devant la planète entière une foudroyante reconnaissance de l’indépendance et de la souveraineté du Liban. Soudain transformé en fils prodigue, le voilà qui dynamite d’un paraphe un immense pan de l’héritage paternel : oubliée cette équation malsaine au possible qui parle d’un seul peuple dans deux États ; jeté aux orties ce fantasme obscène d’un Anschluss en bonne et due forme, d’une OPA fulgurante suivie d’une fusion/acquisition définitive de la Syrie sur son petit, tout petit voisin ; redonné à lui-même ce Liban-vache à lait – et voilà Hafez el-Assad qui multiplie les triple axels dans sa tombe, lui qui a toujours su/pu manœuvrer comme un as pour ne jamais en arriver là. L’établissement de ces relations diplomatiques, une victoire tonitruante pour les partisans du 14 Mars, vivants et morts, même Nabih Berry a voulu s’en arroger une part de paternité : c’est dire à quel point le régime syrien tient à son image de bon prince, magnanime et condescendant, hypergénéreux et, à la limite, incarnation d’une puissance coloniale qui décide, bon gré mal gré, d’accorder à cette bananeraie libanaise son indépendance en jurant ses grands dieux que l’idée ne vient que de lui. Sacrée Famille.
Cosmétique ? Oui, évidemment que oui – pour mille et une raisons, dont beaucoup tombent, là aussi, sous un pur bon sens. Ne serait-ce que parce que se limiter au seul échange d’ambassadeurs dans le lourd, le grave, l’interminable et le très sale dossier libano-syrien équivaut à se contenter d’administrer à un brûlé au troisième degré une simple piqûre de Botox. Sans oublier l’impénétrable flou qui entoure le mécanisme de cet échange, c’est-à-dire cette certitude qu’il y a au-delà de l’anguille sous roche : de la baleine sous un gravier. Parce que, n’est-ce pas, comment faire confiance à un ex-occupant qui a passé trois décennies, avec une patience arachnéenne, à tisser une toile gigantesque, à l’échelle nationale, de renseignements, de barbouzes, de tortionnaires, d’infiltrés, de parasites et de vampires, en y injectant tous les virus possibles et imaginables auquel n’importe quel État, même immunisé, même pas en voie de résurrection, peut difficilement faire face ? De la cosmétique pure parce que, au fond de lui, Bachar el-Assad n’en pense pas le moindre mot, convaincu qu’il est que la vengance est un plat qui ne peut se manger que glacé. De la cosmétique pure parce que la Famille Assad a élevé le pharisaïsme politique au rang d’art de (sur)vivre. Un maquillage grossier tant que les frontières ne sont pas délimitées, tant que l’on continuera d’évoquer des pays-frères, tant que ce Conseil supérieur syro-libanais, une des pires monstruosités générées par l’accord de Taëf, ne sera pas absolument et entièrement démantelé, tant que des partis libanais continueront de réfléchir aux intérêts de la Famille (et donc aux leurs) avant que de se préoccuper de ceux du Liban. Et ces gens qui continuent de rabâcher la même chose : que les soldats syriens se sont retirés de ce pays, qu’il n’y a plus lieu donc d’évoquer la moindre présence de Damas, la moindre volonté syrienne de s’ingérer dans les affaires libanaises.
Question corollaire – justement : une pure et simple touche de cosmétique, la (très) longue visite de Michel Aoun en Iran ?
Cosmétique ? Un peu. Il y avait délibérément, des deux côtés, une très mignonne volonté de mettre en scène, d’orchestrer ce voyage comme un événement majeur sur la scène régionale : ça brassait beaucoup d’air, en Perse, ça gigotait pour bien (tout) montrer, pour décupler les effets de loupe, pour (se) la jouer comme une visite d’État hyperofficielle – tellement que cela en devenait touchant, malgré cet aspect amateur et un peu trop appuyé, suréclairé.
Cosmétique ? Vraiment pas. Ce voyage est une opération pro bono par excellence, tellement le député du Kesrouan, dans sa quête effrénée de tous les pouvoirs, est devenu le parangon de la lutte contre cette espèce de néo-Axe du mal : le tandem américano-saoudien (ou occidentalo-sunnite, c’est selon…. Une lutte, pense(nt)-il(s) forcément et férocement légitime puisque menée par un chrétien, et, qui plus est, un chrétien repenti : il n’y a pas pire, plus zélote et plus prosélyte, qu’un fumeur qui, soudainement, décide de se priver de son pain quotidien, la nicotine, et qui s’emploie à montrer au monde entier, ostentatoirement et avec un extrémisme et une intolérance terrifiants, à quel point il est devenu l’ennemi numéro un de cette même nicotine.
Reste cet exploit, dont le chef du CPL peut définitivement s’enorgueillir : il est le seul à avoir fait Bagdad (où il a rencontré Saddam Hussein en 1988)-Téhéran (où son embrassade émue, cette semaine, avec Mahmoud Ahmadinejad fera date) en passant par Washington et son Congrès, où, grâce entre autres à son lobby acharné, il avait réussi, c’était en 2004, à faire voter ce délectable Syria Accountability Act. Magnifique contorsionnisme qui ne doit rien, là, aux retouches en surface ou autres microliftings.
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