Rechercher
Rechercher

Actualités - Opinion

L’analyse Féerie pour une autre fois de Ziyad MAKHOUL

Je suis resté sur les caresses… Voilà… voilà !… sur les caresses !… La vie passe… le sang passe… il l’emmène… Louis-Ferdinand Céline Il y a toujours quelque chose de captivant dans le pardon. Qu’il soit de l’ordre du privé, entre deux individus, ou, plus ample, à l’échelle d’un collectif. D’une nation. Il y a toujours quelque chose de fascinant lorsque quelqu’un, une entité, donne son pardon. Quelque chose de colossal – même quand ce pardon est juste accordé, voire prêté. Il y a aussi, naturellement, quelque chose d’encore plus fascinant, d’encore plus somptueux, lorsqu’un individu, une entité, demande pardon. Quelque chose de presque tétanisant. Quels que soient les calculs, la stratégie, les manœuvres même, ou, au contraire, la sincérité, l’intégrité, la soif qui motiveraient éventuellement une pareille requête (ou supplique, ou ordre, ou exigence, ou prière, peu importe…), ce genre de geste exige de celui qui le pose (à lui-même, à l’autre, au monde) qu’il serre les poings. Au propre ou au figuré. C’est la loi de la nature : la repentance impose un blanchissement de phalanges. Et rien, rien au monde n’est aussi troublant que des poings serrés. Aussi fort. Comme Walid Joumblatt en l’an 2000 et en plein hémicycle, Samir Geagea devait diablement les serrer, ses poings, dimanche, sous le soleil du stade Fouad Chéhab. Au cœur du Kesrouan. Tout a été dit et redit à propos du patron des Forces libanaises. Avant son embastillement, pendant, et, surtout, après. Tout le bien : qu’il n’a pratiquement commis aucun faux pas (politique) depuis sa libération ; que sa réflexion est d’une logique imparable, calme, saine, porteuse ; qu’il a réussi une remarquable anamorphose, après onze années, c’est-à-dire cent trente-deux mois, c’est-à-dire trois mille neuf cent soixante jours passés dans les bas-fonds pouilleux du ministère de la Défense. L’anamorphose : le passage de l’archétype du milicien, parfois le pire, vers un fougueux, un infatigable et ultraconcentré maçon, déterminé, avec bien d’autres, à accélérer la construction, fût-ce à mains nues, de… l’État. Sidérant – surtout lorsque l’on voit ce que sont devenus d’anciens hommes d’institutions, multigalonnés, totalement voués, comme ils le prétendaient vers la fin des années 80, à l’État : des complices de miliciens. Donc : des miliciens. Tout le mal : qu’il dissimule, qu’il est sournois, qu’il n’est animé que par un infini désir de vengeance ; que quoi qu’il dise et quoi qu’il fasse, son front restera marqué par le sceau de toutes les atrocités qu’il a commanditées ou cautionnées ; qu’il ne sera pas autre chose que ce qu’il a toujours été : un chef de gang. Peu importe. Peu importe aussi l’insensé décalage entre la portée véritablement historique du pardon qu’il a demandé à tous en ce dimanche 21 septembre et les réactions de ses adversaires politiques – des réactions incompréhensbiles de petitesse, il faut le dire, à l’exception ostentatoire d’un des lieutenants de Nabih Berry (lequel, tout président de la Chambre qu’il est depuis des siècles, n’a jamais pensé une seconde, une seule, présenter ses excuses au nom des horreurs commises par son mouvement pendant la guerre : il est libre, finalement, de préférer rester, lui aussi, ce chef de milice, que l’indéboulonnable n° 2 de l’État…) Pourquoi petites et mesquines les réactions des anti-Geagea (cela n’a rien à voir avec la personne du chef des FL : Hassan Nasrallah ou n’importe quel baron du 8 Mars eût-il présenté les mêmes excuses qu’il aurait été absolument inadmissible et indécent d’entendre un pôle du 14 Mars les souiller, les dénigrer, les naniser). Petites et mesquines parce que, même si d’aucuns le trouvent par trop tardif ou uniquement stimulé par des intérêts préélectoraux, le pardon demandé par Samir Geagea, au-delà de la tellement bienvenue prise de conscience, au-delà de cette impulsion d’une audace mémorable, est un acte politique gigantesque. Bien plus fort qu’une stérile table de dialogue ; bien plus costaud, parce que mille fois moins formel, moins poudre aux yeux qu’une visite de l’un chez l’autre ou des autres chez les uns, ce pardon, occasion en diamant, idéal tremplin, aurait dû être utilisé par les adversaires politiques des FL, Hezbollah et CPL en tête, pour entamer quelque chose de neuf, quelque chose de productif, quelque chose d’utile, quelque chose, in fine, de vital. Le pardon de Geagea, cette initiative aussi morale que politique donc, avec toute sa force, toutes ses faiblesses, sa profondeur et ses imperfections, s’adressait certainement aux musulmans – mais d’abord, et surtout, aux chrétiens. Dont on continue de mesurer encore, des décennies plus tard, dans le domaine politique, la pourtant incommensurable sottise : à l’heure où une délégation hezbollahie va se rendre à Koraytem ; à l’heure où les druzes font des mains et des pieds pour rester cette minorité unie comme les doigts d’une seule main, aussi profondes que soient les divergences politiques joumblatto-arslanistes ; à l’heure où il est assez hype de se réconcilier et loin des élucubrations oiseuses sur le sujet du Monsieur Propre de Rabieh, les représentants politiques des chrétiens s’entretuent, tous, avec une allégresse et un cœur à l’ouvrage absolument saisissants. C’en est bête à pleurer. L’essence même du Liban, une de ses raisons d’être et, infiniment, de demeurer : le maronitisme politique est totalement dynamité par la quasi-totalité de ceux qui le (dé)font. Le geste posé par Samir Geagea (cela aurait été fait par Michel Aoun, Sleimane Frangié ou n’importe quel autre pôle chrétien que cela aurait été pareil) était une occasion politique par excellence d’inverser la tendance. Naturellement, personne n’a jugé bon d’y répondre. Naturellement.
Je suis resté sur les caresses…
Voilà… voilà !… sur les caresses !…
La vie passe… le sang passe… il l’emmène…
Louis-Ferdinand Céline

Il y a toujours quelque chose de captivant dans le pardon. Qu’il soit de l’ordre du privé, entre deux individus, ou, plus ample, à l’échelle d’un collectif. D’une nation. Il y a toujours quelque chose de fascinant lorsque quelqu’un, une entité, donne son pardon. Quelque chose de colossal – même quand ce pardon est juste accordé, voire prêté. Il y a aussi, naturellement, quelque chose d’encore plus fascinant, d’encore plus somptueux, lorsqu’un individu, une entité, demande pardon.
Quelque chose de presque tétanisant.
Quels que soient les calculs, la stratégie, les manœuvres même, ou, au contraire, la sincérité, l’intégrité, la soif qui...