« Chaque fois qu’un enfant (ou un adulte) dit : “Je ne crois pas aux fées”,
il y a,quelque part, une petite fée qui meurt. »
James Barrie in « Peter Pan »
Trente-cinquième semaine de 2008.
Encore une excuse pire que la faute. Gravement pire.
Que le Hezbollah ait sciemment assassiné le capitaine Samer Hanna ou qu’il ait pris l’hélicoptère frappé pourtant du cèdre libanais pour un appareil israélien travesti ; que ses miliciens aient achevé cet homme au sol sachant qui il est ou que ce soit une monumentale, une regrettable bavure, c’est pareil : le Hezb n’a pas, n’a définitivement plus à être au-dessus des lois, le Hezb doit dissoudre sa branche armée, le Hezb ne peut plus continuer, ce n’est plus viable, à métastaser l’État. Et ce n’est pas le geste ample et noble, donc louable pour une fois, auquel a consenti hier soir ce Hezb : livrer le meurtrier à la justice (fait avant lui par bien d’autres, à commencer par le PSP, contraints de livrer l’un des leurs parce qu’il a transgressé la loi), qui pourrait moduler de quelque façon que ce soit cette urgence.
Chacun a le droit de penser ce qu’il veut. Chacun a le droit, par exemple, d’être convaincu que l’idéologie politique du parti de Dieu, cette obéissance aveugle et inconditionnelle au wali el-fakih, cette dépendance organique par rapport à Téhéran ne sont pas seulement malsaines, mais fondamentalement létales. Il n’en reste pas moins, jusqu’à preuve du contraire et que cela nous plaise ou non, que le Hezbollah est un parti politique aussi légitime et respectable que n’importe quel autre au Liban. Parfait. Sauf que sa branche armée, son arsenal militaire, tournés et dédiés aussi bien au-dehors (contre Israël et selon le bon plaisir de Ali Khamenei) qu’au-dedans (contre leurs compatriotes quand ils ne sont pas d’accord avec eux), ne sont plus rien d’autre qu’une immense, une infinie tumeur.
Le capitaine Samer Hanna est le énième soldat libanais tué de sang-froid ou tombé sur le champ d’honneur. L’armée de ce pays n’en est ni à sa première ni à sa dernière hémorragie ; nombreuses sont les parties qui l’ont poignardée dans le dos ou en plein cœur – la dernière en date étant ce virus de Fateh el-Islam gentiment inoculé par la gracieuse Syrie. Sauf que le Hezbollah est triplement plus fautif, plus responsable que n’importe qui. Un : parce que les hommes qui font le Hezb sont libanais, éminemment libanais. Deux : parce que le parti chiite, par son irrespect absolu à l’endroit de tout ce qui porte un uniforme légal, étatique, donne aux autres Libanais, aussi bonnes que soient leurs intentions, le plus insalubre, le pire des exemples – et qu’ils suivent… Tout simplement parce qu’ils sont horrifiés de voir que les soldats n’imposent la loi qu’à eux, que ces soldats ne sont pas autorisés à mettre un orteil dans des zones de non-droit, des périmètres de sécurité de plus en plus nombreux et bunkerisés par le Hezb… Trois : parce que ce parti, même en ne faisant rien, même en restant les bras croisés, est une gifle, une monumentale insulte faite à la troupe.
Pourquoi ? Juste et tout simplement parce que sa branche armée existe. C’est tout. Et que le parti de Dieu entend pérenniser.
Qu’on se le dise : toutes les circonvolutions du monde, tous les euphémismes et autres understatements possibles et imaginables, toute la cosmétique cheap et mensongère, toute cette lexicologie vomitive – les soldats et les combattants du Hezb sont complémentaires, la souveraineté et l’autorité de l’État cohabitent harmonieusement avec une résistance parallèle, paraétatique… – n’y changeront rien. La branche militaire du Hezbollah ronge, de dedans, le concept même de l’armée – ce cordon ombilical de tout État fort et juste, beau et bon. La branche militaire du Hezbollah divise mentalement, culturellement, idéologiquement et, maintenant, géographiquement le Liban en deux. Et les Libanais aussi : en soumis à la loi et en hors-la-loi. La branche militaire du Hezbollah, bénie urbi et orbi par ce grand bâtisseur d’État qu’est Michel Aoun, est donc le principal actionnaire de cette œuvre au noir, longue mais patiente, sale et suicidaire, qui consiste à dynamiter la seule institution transcommunautaire encore (presque) debout : l’armée…
Laquelle armée a désormais un nouveau chef, Jean Kahwagi. Dont le premier geste public devrait définitivement être d’aller se recueillir sur la tombe du capitaine assassiné – parce que le dernier en date, Samer Hanna, est l’epsilon de tous ses frères d’armes morts ici et là, morts partout. Jean Kahwagi à qui incombe donc la plus prioritaire des missions : faire en sorte que cette troupe, que maintenant il commande, ne se batte contre aucune faction libanaise, certes, mais qu’elle n’autorise plus la moindre agression (sur)armée de n’importe quelle faction libanaise sur une autre. Et, bien sûr, qu’elle fasse en sorte que les soldats de la Finul, au Sud, soient traités, de l’intérieur, comme ces missionnaires de la paix qu’ils sont. Et puis c’est tout. Parce qu’il n’est naturellement pas demandé au général Kahwagi de réussir à intégrer les hommes du Hezb au sein de la troupe – à moins qu’il ne soit l’ami intime de l’ayatollah Khamenei et qu’il sache le convaincre de renoncer à ses fantasmes en terres libanaises.
Pour la millième fois, il est plus que temps que le Hezbollah se Sinn Féinise. Ce serait totalement sot qu’il soit contraint, un jour, de le faire parce que la terre, toute la terre, aura brûlé. Par la faute de son IRA à lui.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats