Les protagonistes ne prennent plus la peine de le cacher : les discussions sur la déclaration ministérielle tournent à la foire d’empoigne. Politiquement, jamais le clivage n’a été aussi accentué, ni les tensions aussi vives. Et des deux côtés, des trois plutôt, on avoue que le choc des projets, et des idées, risque fort, dans les jours qui viennent, d’aboutir à un gouvernement mort-né par suite combiné d’impasse et d’implosion. Le bras de fer, qui a pour fond de toile l’avenir du pays politique, s’articule autour de l’armement du Hezbollah. Mais aussi, et surtout, sur le démantèlement, en accéléré, des bases militaires hors camps des organisations palestiniennes d’obédience syrienne.
Pourquoi surtout ? Parce que l’armement du Hezb peut être traité à froid, à tête reposée, en base d’un arrangement interne quelconque, dans le cadre d’une stratégie de défense nationale. Tandis que la question des bases palestiniennes est entièrement liée au double dossier plus dangereux, et plus complexe, du conflit régional et de la lutte des axes. Elle en constitue un élément important, dans la mesure où elle sert de carte de pression, et d’échanges, pour le tandem Damas-Téhéran, tant vis-à-vis des Israéliens, des Américains et des Arabes modérés que par rapport au contentieux interpalestinien opposant le Fateh au Hamas.
Il reste cependant évident que pour les parties libanaises en tant que telles, l’essentiel de la querelle tourne autour des options fondamentales que le pays doit choisir. Pour les uns, il faut qu’il continue à assumer un rôle pilote de confrontation aux côtés des Syriens et des Iraniens, contre les Israéliens, les Américains et les Arabes modérés. Donc le Hezb et les Palestiniens doivent rester armés. Pour les autres, il doit d’abord se soucier de lui-même, de sa quiétude, de son indépendance, de sa souveraineté, de l’autorité de son État. Seul détenteur du droit de violence légale et légitime.
Choc
Les positions restent si inconciliables qu’on en vient à se demander par quelle aberration l’on prétend former un cabinet d’union. Un assemblage qui manque de la plus élémentaire cohésion et qui peut s’écrouler comme un château de cartes ou de sable à tout moment. Ainsi, les membres du comité d’élaboration de la déclaration ministérielle, pourtant choisis pour leurs qualités de pondération, reconnaissent en chœur, et en privé, que finalement on leur confie l’impossible mission de mener un dialogue de sourds. Leur plafond respectif de concessions est très bas, puisque ce sont des questions primales qu’ils ont à défendre. Ni vainqueur ni vaincu ? Ce n’est tout simplement pas possible, répondent-ils ensemble, quand le vis-à-vis vous demande de céder sur l’essentiel même. Sur le Liban que nous voulons, et qui n’est pas du tout le même.
Mais alors le consensus et le président qui en porte la charge ? Là aussi, les antagonistes sont d’accord pour estimer que cela peut contribuer à réduire les tensions, à empêcher une explosion généralisée. Mais peut-être pas l’implosion du cabinet, se hâtent-ils d’ajouter. Car, l’avouent-ils, les deux projets en présence ne peuvent ni s’ignorer l’un l’autre ni se diluer dans une quelconque neutralité qui équivaudrait, pour l’un comme pour l’autre, à un aveu de défaite définitive.
Comment en sortir ? Par la sémantique, conseillent les rhétoriciens. On peut ainsi, estiment-ils, finasser avec les définitions, en distinguant entre le concept de la Résistance et le Hezbollah, sans plus les confondre. Cela permettrait de dire, plus facilement, que la Résistance est un acte national d’État, donc que son potentiel militaire doit être soumis à l’autorité de la chose publique. Donc de l’armée. Et ne plus relever du Hezb ou lui appartenir. Par voie directe de conséquence, la décision de guerre et de paix ne serait plus que du seul et unique ressort du pouvoir politique, Conseil des ministres et Parlement. En outre, soulignent des députés loyalistes, l’armement du Hezb, confié à l’État, ne constituerait plus sur le plan interne une menace ou une intimidation. Facteur de poids dans la perspective des prochaines législatives.
Un argument
Il convient cependant de souligner que la logique de l’État de droit souverain est fortement affaiblie par le fâcheux précédent de la précédente déclaration ministérielle. Un texte qui donnait un clair feu vert au Hezbollah et à son armement. Il n’est donc pas surprenant que le représentant du parti au sein du comité de rédaction exige le maintien de ces dispositions. En affirmant que, sur le plan juridique, elles ne sont pas contraires à la résolution 1701. À preuve, ajoute-t-il, que l’échange de prisonniers a eu lieu dans le cadre de l’application de ce décret du Conseil de sécurité de l’ONU.
Mais côté références, le plateau des loyalistes reste bien mieux garni. Ils se prévalent des résolutions 1559, 1590, 1701, 1682 de l’ONU, des décisions du comité de dialogue national, des édits de la conférence de Vienne, du pacte de Taëf, des manifestes des patriarches catholiques ou des communiqués du sommet religieux islamo-chrétien. Tous ces textes, soulignent-ils, fondent et proclament la primauté de l’État de droit souverain, seul maître d’armes sur l’ensemble du territoire national.
Toujours est-il que, et c’est heureux, les camps en présence, s’ils se sentent également obligés de camper sur leurs positions, ne souhaitent manifestement pas un divorce rapproché. Ils semblent vouloir accepter que l’on recoure à l’astuce classique : faire semblant de pondre une déclaration ministérielle, en se contentant d’y mettre de vagues généralités. Pour laisser le débat de fait aux bons soins de la table ronde de dialogue que le président Sleiman se propose d’organiser.
Il a ainsi dépêché le député Nazem el-Khoury auprès des présidents Berry et Siniora ainsi qu’auprès des pôles pour les inviter à reprendre langue dans les meilleurs délais, sous son auspice, à Baabda. Selon des sources informées, le chef de l’État exprime le souhait de voir la déclaration ministérielle établie avant l’importante visite qu’il doit effectuer à Damas. À la tête d’une délégation regroupant majoritaires et opposants ainsi que figures de proue de la société civile.
Philippe ABI-AKL
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Pourquoi surtout ? Parce que l’armement du Hezb peut être traité à froid, à tête reposée, en base d’un...