Tout ou presque a été dit et écrit sur le sommet de l’Union pour la Méditerranée en tant qu’événement politique qui relançait le processus de Barcelone (1995), processus qui lui-même relançait partiellement la conférence de Madrid (1991). Certes, la paix au Proche-Orient est une clé majeure pour la stabilité en Méditerranée et la paix dans le monde. Le conflit au Proche-Orient constituant un des conflits les plus durs et les plus violents de la seconde moitié du XXe siècle et de cette première décennie du XXIe siècle depuis l’intifada de l’an 2000 jusqu’à nos jours. Dans cet ordre d’idées, toute initiative qui fournit une occasion de réunir les différents protagonistes est la bienvenue. D’autant plus que c’est également un moment privilégié de retrouvailles au niveau du sommet entre le Liban et la Syrie sous le parrainage du Qatar et de la France. De ce point de vue, cette réunion, du fait même qu’elle se soit tenue, est un succès. Mais c’est également l’occasion de réfléchir sur la notion d’union, tout d’abord en confrontant ce projet tel qu’il se met en place au projet initial conçu par M. Henri Guaino pour M. Sarkozy et puis en comparant l’Union pour la Méditerranée à d’autres types d’unions existant déjà.
Le but de cet exercice est de dégager quelques observations sur le concept d’union à l’heure où l’Union européenne continue à se chercher une identité et peine à se doter d’une Constitution, et que l’Union de la Méditerranée a été remplacée par le processus de Barcelone : l’Union pour la Méditerranée, à la demande expresse de l’Allemagne vis-à-vis de la France, dont le président assure conjointement la présidence de l’Union européenne pour six mois et la coprésidence de l’Union pour la Méditerranée pour les deux ans à venir.
Tout d’abord il faudrait donc revenir à la conception initiale du projet. La dimension conceptuelle est toujours très importante même si elle se heurte dans un deuxième temps aux difficultés de réalisation. Concernant l’Union pour la Méditerranée, le conseiller spécial du président Sarkozy est l’inspirateur de l’UPM. Il est également l’auteur des principaux discours du président (Dakar, Tanger, Constantine, Tunis, Jérusalem), y compris les plus controversés. Le projet est présenté à Toulon le 7 février 2007 en pleine campagne électorale. « Je suis venu dire aux Français que leur avenir se joue ici, en Méditerranée. » Une fois élu, le président français relancera officiellement le projet le 23 octobre à Tanger. La chancelière allemande obtient le 8 mars 2008 une révision du projet qui transforme « l’Union méditerranéenne » en « processus de Barcelone : Union pour la Méditerranée » et qui regroupe les 27 pays de l’Union européenne, les 13 États membres du processus de Barcelone (partenariat entre pays du nord et du sud de la Méditerranée) et quatre autres nations : la Croatie, la Bosnie-Herzégovine, le Monténégro et la principauté de Monaco.
Il est clair que le premier projet était réservé aux seuls pays riverains et qu’il se référait historiquement à une « unité perdue depuis quinze siècles » (depuis la chute de l’Empire romain). C’est ce que révèle Henri Guaino dans son entrevue à Jeune Afrique (n° 2478 du 6 au 12 juillet 2008) : « Effectivement, il s’agissait de la dernière unité du monde méditerranéen fondée sur un projet de civilisation partagée. » « Tout le monde pouvait devenir citoyen de l’Empire romain. Posez la question aux Tunisiens, aux Libyens, aux Algériens, aux Marocains, tous sont fiers de leur part d’histoire romaine comme je le suis moi aussi. » Cette référence à l’Empire romain est donc la seule identité partagée à l’époque de la Méditerranée. Reste à vérifier si cette référence à l’antiquité romaine est toujours intériorisée par l’ensemble des peuples de la Méditerranée. Cela pose la question de la référence identitaire à toute l’Antiquité. Il me semble que l’Occident a intériorisé cette référence à cause de la continuité qui survient du fait de la conversion de l’empereur Constantin au christianisme en 313 et l’adoption par l’empereur Théodose en 380 du christianisme en tant que religion officielle de l’empire. Avec la division en 395 en deux parties de l’empire d’Orient et d’Occident, Rome et Constantinople deviennent les deux capitales avant la conversion de l’Orient à l’islam, la conquête à partir de 632 et la chute de Byzance aux mains des Turcs en 1453. Pour le christianisme, il y a eu conversion d’État pour l’islam car il intervient postérieurement au christianisme, et pour les deux, il y a eu par la suite guerres de religion. C’est pour cela que nous constatons aujourd’hui une filiation directe de l’héritage égyptien qui se transmet aux Grecs (à travers les conquêtes d’Alexandre) puis aux Romains, puis, une fois ceux-ci convertis, aux judéo-chrétiens. L’Occident se reconnaît dans cette filiation culturelle, mais pas l’Orient, qui puise ses références dans une transmission différente qui passe par l’avènement de l’islam et son expansion sous ses différentes formes.
Certes, l’Empire romain ne s’était pas structuré sur base religieuse puisqu’il admettait la pluralité des dieux, mais les empires qui lui ont succédé avec les religions monothéistes se sont souvent construits autour de l’idée d’un seul et unique Dieu. Tant que ce lien au religieux n’est pas résolu, il est donc très difficile pour l’Orient de se ressourcer dans l’Antiquité, y compris pour les Égyptiens eux-mêmes dont seuls les coptes (anciens Égyptiens) semblent revendiquer ouvertement cette filiation (correspondance entre croix de vie pharaonique et croix coptes). Même les Grecs vivent de manière parallèle leur héritage antique et leur héritage byzantin. Seuls les Romains réussissent cette transition grâce à la conversion de Constantin. Ce qui explique que l’héritage gréco-romain s’est uniquement transmis à l’Occident. Cet argument culturel religieux est incontournable puisque c’est le même argument qui entrave de manière structurelle l’édification d’une identité européenne et qui empêche (dans le non-dit) l’adhésion de la Turquie à l’Europe.
Élaborer une Union méditerranéenne sur le modèle de l’Union européenne (tel était le projet au départ) ne peut pas se faire sans passer par l’examen de ce qui empêche aujourd’hui l’émergence d’une identité européenne cohérente. Il faudrait mettre en rapport les deux unions et c’est à ce titre que l’Allemagne a imposé une révision du projet du président Sarkozy, ce qui nous amène à considérer les autres types d’unions existant déjà : l’Union latine, l’Union sud-américaine des nations (Unasur), l’Union africaine, la Ligue arabe, la Conférence islamique, le Commonwealth, l’Organisation internationale de la francophonie... Toutes ces organisations et unions (à caractère économique et politique) se sont édifiées sur une base culturelle et identitaire, même si le paramètre est variable : racial, religieux, linguistique. Même les Nations unies sont réunies sur une base officiellement culturelle (droits de l’homme et démocratie). La notion universelle des droits de l’homme qui transcende théoriquement l’appartenance nationale doit rester inscrite pratiquement dans le cadre des nations, l’absolu de l’homme ne pouvant s’incarner que dans le relatif (espace temps).
Quant aux États-Unis (qu’on pourrait comparer à l’Empire romain de nos jours), ils sont établis sur une grille de paramètres identitaires certes variable et évolutive, mais produisant une véritable culture d’appartenance. À ce sujet, il est intéressant de mettre en perspective deux conceptions philosophiques de la nation ou de la citoyenneté : une définition « subjective » particulièrement formalisée par Ernest Renan dans son discours Qu’est-ce qu’une nation ? en 1882 où il met en avant, au-delà du passé, « le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune », ce qui conduit au droit du sol ; et une définition « objective », qui insiste sur une ascendance commune, un territoire commun et une langue commune. Elle est formalisée par Johann Gottlieb Fichte dans son Discours à la nation allemande en 1807-1808. Pour Fichte, la nation se détermine de façon objective par la culture, l’histoire et la langue, ce qui conduit au droit du sang.
À mon humble avis, toute appartenance devrait probablement combiner les deux versions « subjective » (française) et « objective » (allemande) pour la simple raison que notre humanité, tout en étant déterminée à la base par des critères objectifs, suppose au-delà des clivages, grâce à notre volonté, notre liberté et notre prise de conscience, une marge d’évolution, d’adaptation et d’identification.
Pour pouvoir se constituer, l’Union pour la Méditerranée, comme toute entité, devrait se doter d’une identité.
Article paru le jeudi 17 juillet 2008
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