Quelles sont les raisons de l’envolée du prix du brut ? La réponse à cette question déterminera sans doute les solutions à apporter. Mais les avis des ministres des Finances du G8, réunis la semaine dernière au Japon, divergent à ce sujet. Si pour les Américains le problème réside dans l’insuffisance de la production, les Italiens, eux, estiment que la spéculation est la cause numéro un de la flambée du pétrole. Alors fondamentaux ou spéculation ? Un expert, de passage à Beyrouth, donne quelques éléments de réponses.
Au niveau des fondamentaux du marché, la tension a commencé en 2002, avec les premières grèves dans le secteur pétrolier au Venezuela, qui ont amputé une partie de la production, suivies par l’invasion de l’Irak et l’éruption des violences au Nigeria, a expliqué Pierre Terzian, directeur de la revue spécialisée Pétrostratégie, lors d’une conférence organisée par la Banque libano-française, en partenariat avec le centre de recherches économiques de l’Université de Balamand.
Selon lui, ces facteurs politiques ont entraîné une perte de capacité existante de 5 millions de barils par jour, sans parler de la capacité potentielle. La guerre en Irak mais aussi les sanctions contre l’Iran et la Libye, ainsi que l’émergence du nationalisme énergétique en Russie ou en Bolivie ont également entravé les opérations de prospection et entraîné une perte de capacité potentielle, a-t-il ajouté.
Parallèlement, la demande a crû d’une façon inattendue et pas seulement en Chine. Entre 2003 et 2004, la consommation de pétrole aux États-Unis a augmenté cinq fois plus qu’entre 1999 et 2002 (+515 000 barils par jours entre 1999 et 2002 contre +100 000 b/j entre 2003 et 2004). De même, la Chine a consommé 700 000 b/j supplémentaires entre 2003 et 2004 contre 230 000b/j un an plus tôt. Cette croissance rapide et non anticipée de la consommation a induit un déséquilibre entre la demande et l’offre, dont le cycle est beaucoup plus long et varie entre 7 et 10 ans.
À ce déséquilibre sont venus s’ajouter les risques géopolitiques, en Afrique mais surtout au Moyen-Orient, qui abrite 75 % des réserves mondiales et assure 31 % de la production. Dans cette région en ébullition se concentrent également les routes maritimes, par où passent près de 64 % de la production mondiale.
Mais en dépit des tensions sur l’offre, on ne peut pas encore parler de pénurie. Le ratio des réserves existantes sur la production permet de prévoir 41 ans de production au rythme actuel, contre 31 ans en 1974. Et cette durée va sans doute s’allonger avec le progrès technique, estime Pierre Terzian, sachant que la technologie ne nous permet aujourd’hui que d’exploiter un tiers des réserves existantes, et que de nouvelles réserves restent à découvrir, que ce soit en Irak ou sur des terrains encore inexplorés (deep offshore, sables bitumeux…).
À cet égard, l’expert considère que l’OPEP, qui assure 45 % des exportations, peut calmer les marchés en envoyant un message clair sur sa capacité à répondre aux besoins à terme. Parallèlement, certains pays d’Asie devraient réduire leurs subventions pétrolières pour laisser les prix s’apprécier sur leurs marchés domestiques et contenir ainsi la demande.
Mais la loi de l’offre et de la demande n’est plus la seule à influer sur le marché. D’autres facteurs entrent en jeu, notamment la dépréciation du dollar, qui rend le baril meilleur marché, et surtout la spéculation.
En 2006 déjà, un rapport du Sénat américain citait des analystes selon lesquels les achats spéculatifs ajoutent 20 à 25 dollars au prix normal.
Schématiquement, le marché du pétrole est composé d’un marché physique et d’un marché papier. Sur le premier ont lieu des transactions physiques à livraison immédiate ou différée. Quant au marché papier, il comprend deux marchés : le marché des futures et les marchés des OTC (de gré à gré, Over the Counter), qui permettent d’échanger des intentions d’achat et de ventes futures à un prix fixé immédiatement.
Or selon un rapport du Sénat français cette fois, datant de 2005, « les volumes des échanges sur le marché papier sont désormais neuf fois plus importants que ceux du marché physique ».
Le problème des contrats OCT de pétrole américain est qu’ils sont traités sur deux marchés, l’un réglementé et pas l’autre.
Autrefois, aux États-Unis, le pétrole était exclusivement traité sur le New York Mercantile Exchange (NYMEX), un marché où les contrats futurs sont réglementés par une commission (Commodity Future Trading Commission-CFTC) chargée de surveiller les transactions effectuées et de s’assurer que les prix restent conformes à la loi de l’offre et de la demande. Mais dès le milieu des années 90, la compagnie Enron fait du lobbying et obtient des autorités américaines que les transactions électroniques sur les matières premières soient exemptées de cette régulation, afin de rendre le marché plus liquide. En 2001, quelques banques d’investissements et compagnies pétrolières donnent ainsi naissance à l’Intercontinental Exchange (ICE), une plate-forme de transactions électroniques des OTC, basée à Londres, et échappant à la régulation du CFTC.
Pour démontrer l’attractivité de l’ICE, les chiffres présentés pour Pierre Terzian parlent d’eux-mêmes : entre 2002 et 2006, la part des contrats futurs négociés sur l’ICE est passée de 32 % à 50,7 % du total. De même, la nature des investisseurs a changé. En 2002, 81,7 % des transactions OCT étaient réalisées par des compagnies commerciales, 18,1 % par des banques et autres institutions financières, et 0,2 % seulement par des « fournisseurs de liquidités », notamment les fonds spéculatifs (hedges funds). Quatre ans plus tard, la part des compagnies commerciales est passée à 46,8 %, celle des banques à 21,32 % et celle des Hedges funds à 32 % ! Au total, en 2006, 53,2 % des transactions effectuées sur l’ICE ont été réalisées par le secteur non commercial.
Et pour avoir une idée des montants en jeu, Pierre Terzian a indiqué que 30,1 milliards de dollars ont été injectés sur les marchés des matières premières en 2007, contre 25,1 milliards en 2004. Le marché devenant de plus en plus juteux, 55,1 milliards de dollars ont été investis sur le seul premier trimestre 2008.
La spéculation sur le pétrole est donc un fait. Reste à savoir dans quelle mesure elle en affecte les prix. Prié par le G8 d’enquêter « sur les facteurs réels et financiers » derrière la hausse des prix du pétrole, le FMI devra trancher.
Sahar AL-ATTAR
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Au niveau des fondamentaux du marché, la tension a commencé en 2002, avec les premières grèves dans le secteur pétrolier au Venezuela, qui ont amputé une partie de la production, suivies par l’invasion de l’Irak et l’éruption des violences au Nigeria, a expliqué Pierre Terzian,...