Au début du mois d’août 2001, quelques jours après la visite historique du patriarche maronite au Chouf (visite placée sous le signe de la réconciliation druzo-maronite), les services de sécurité – alors phagocytés par les Syriens – avaient opéré des rafles dans les rangs des partisans aounistes et des Forces libanaises. Deux jours plus tard, les militants aounistes, qui protestaient contre ces rafles devant le Palais de justice, étaient sauvagement tabassés et traînés dans la rue avant d’être arrêtés par ces mêmes services prosyriens. Un responsable haut placé, très proche du régime du général Émile Lahoud, avait alors justifié ces rafles et ce tabassage en soulignant, lors d’une entrevue que nous avions eue avec lui en privé, que le régime ne pouvait pas rester les bras croisés face à l’émergence d’un rapprochement entre l’opposition chrétienne, le Premier ministre Rafic Hariri et le leader du PSP, Walid Joumblatt. Le responsable en question avait précisé que les événements de début août étaient une réaction à la rupture d’un « accord » conclu avec Rafic Hariri. La source précitée avait expliqué qu’il avait été en effet convenu avec le Premier ministre que ce dernier limiterait l’exercice du pouvoir à son niveau au seul volet économique et du développement, les questions d’ordre politique restant du ressort exclusif du régime (donc du tuteur syrien).
Dans sa harangue enflammée prononcée lundi dernier, vingt-quatre heures après le discours d’investiture du président Michel Sleimane (et vraisemblablement en réaction à ce discours), le leader du Hezbollah Hassan Nasrallah a proposé rien moins qu’un retour à cette entente tacite convenue dans les années 90 entre Rafic Hariri et le régime inféodé à Damas. Avec une variante cette fois-ci : le tuteur syrien devant être remplacé sur le terrain, et sous couvert de « Résistance », par le Hezbollah. La politique au parti chiite et ses alliés, et l’économie à la majorité actuelle… Telle est, en clair, la signification du marché proposé par Hassan Nasrallah.
Le chef du parti chiite a peaufiné sa suggestion en prônant une coexistence entre sa milice et l’armée libanaise, et en imposant des limites et un cadre bien défini à la mission des forces régulières. Celles-ci, affirme le leader du Hezbollah, devraient s’abstenir d’utiliser leurs armes contre « la Résistance ou pour régler des comptes avec des forces de l’opposition (?) ou pour servir des projets étrangers affaiblissant le Liban face à Israël ». Pour Hassan Nasrallah, la Résistance doit assumer la défense du pays, alors que les forces régulières doivent prendre en charge « la sécurité des citoyens, la protection de leurs droits et le maintien de l’ordre ». « Chaque arsenal, que ce soit celui de la Résistance ou de l’État, souligne encore le chef du parti chiite, doit se confiner à la mission pour laquelle il a été créé. »
Le schéma suggéré est ainsi clair : la « Résistance », la défense du pays, et donc la haute politique, doivent relever du Hezbollah, et le maintien de la sécurité des citoyens et les dossiers économiques relèveraient du gouvernement (dans le cas présent, la majorité issue du 14 Mars). L’armée ayant déjà été neutralisée, de surcroît – en tant qu’instrument de l’autorité de l’État – à la suite des incidents de Chiyah de janvier dernier, la « coexistence » État-Résistance suggérée par Hassan Nasrallah revient dans la pratique à réduire l’État en une sorte de « supermunicipalité », le pouvoir politique réel, au sens large du terme, étant alors concentré aux mains du Hezbollah. Et cerise sur le gâteau : Hassan Nasrallah réaffirme sa « fierté » d’appartenir au parti du « waliy el-fakih », ce qui implique indéniablement, compte tenu des impératifs du système de la « wilayat el-fakih », que le pouvoir politique que le Hezbollah cherche à s’octroyer par « la force des baïonnettes » serait en réalité détenu, pour les grandes décisions d’ordre stratégique, par le… guide suprême de la Révolution islamique iranienne.
Le fait que Hassan Nasrallah ait exposé de la sorte sa vision de la « coexistence » entre l’État et la « Résistance » vingt-quatre heures après le discours d’investiture du président Sleimane n’est sans doute pas fortuit. Car la harangue du leader du Hezbollah, lundi, constitue, dans le fond, une réponse directe aux propos tenus la veille par le nouveau chef de l’État dans la mesure où elle a été axée sur un projet politique et une ligne de conduite qui sont l’antithèse du discours présidentiel. Le premier message à la nation du président élu reflète en effet une volonté certaine d’édifier un État souverain, seul maître des destinées du pays. Au chapitre militaire, le général Sleimane a notamment souligné que la persistance de l’occupation des fermes de Chebaa « nous impose l’élaboration d’une stratégie de défense pour protéger le pays, parallèlement à un dialogue serein visant à profiter des capacités de la Résistance, mises au service de la stratégie de défense ». Le président place ainsi l’État au centre de la mission de défense, la Résistance devant être au service de la stratégie étatique. Dans un pays normal, une telle approche constituerait l’évidence même. Mais, pour Hassan Nasrallah, cela est loin d’être le cas, puisque, dans son discours du 26 mai, il a carrément posé l’équation inverse et a pratiquement cantonné la troupe à un rôle de police interne, octroyant à son parti la tâche d’assurer la défense nationale.
En l’espace de vingt-quatre heures, les Libanais ont pu écouter deux discours présentant deux visions antinomiques du Liban. L’enjeu du bras de fer actuel et des prochaines élections législatives sera précisément de faire un choix identitaire, existentiel, entre la société guerrière du Hezbollah et un Liban respectueux du pluralisme socioculturel, ouvert sur le monde, attaché aux libertés publiques et individuelles, soucieux de préserver les valeurs humanistes et libérales. En peu de mots, un Liban construisant l’avenir, loin du cliquetis des armes et de l’intimidation milicienne.
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