El-Khoury et Chamoun gîtaient à Kantari, Chéhab au Kesrouan. Depuis Hélou, nos présidents sont installés à Baabda. Et, depuis lors, nul d’entre eux, sinistres circonstances obligent, n’a pu faire mieux que naviguer au plus près. Préserver, pour la forme et pour l’avenir, la présence de l’État. À travers les guerres, les crises, les occupations et autres tutelles, doux euphémisme. Par la force des choses, leur plafond était bas, selon l’expression populaire locale.
Alors que leur tout frais successeur, Michel Sleimane, place d’entrée de jeu la barre à une hauteur remarquable. Il ambitionne en effet de résoudre la crise pour de bon. Et non pas de se contenter de la gérer au jour le jour, au petit bonheur la chance. Cela, en homme sérieux, sans effets de manche, sans démagogie, sans promesses irréalistes.
Les professionnels du cru et les diplomates en poste à Beyrouth applaudissent tous la pondération manifeste du chef de l’État, gage évident d’efficacité. Ils apprécient également l’humilité de serviteur de la nation dont il fait montre. Un ton qui contraste fortement avec les propos saccadés d’autres officiers supérieurs qui l’ont précédé au palais.
Ils relèvent que son attitude de force tranquille accompagne une feuille de route nettement tracée. Un ordre du jour, un programme de fond établi suivant la logique imposée des priorités nationales bien comprises. En donnant un premier aperçu d’un style de régime.
Le diapason politique est désormais à la raison. À la modération, au centrisme rassembleur. Au respect des équilibres, principe fondateur fondamental. À l’arbitrage impartial, à l’esprit d’entente indispensable pour, et dans, tout pays mosaïque. Les éclats, de voix ou d’obus, les positions en flèche et les partis pris deviennent hors de propos.
Un langage conciliant, réconciliateur. Mais dont se détache, en ligne rouge absolue, le passage, d’une fermeté exemplaire, réservé à la primauté de l’État. Au sens concret que doit prendre la notion de sa souveraineté, de sa suzeraineté territoriale. Et, partant, à la stabilité, à la sécurité, intérieure ou frontalière, du pays. Dans ce cadre précis, pas de concessions, pas d’équivoque.
Réactions
C’est pourquoi les souverainistes, si bien nommés, ont immédiatement ovationné en chœur l’engagement présidentiel. Les prosyriens et leurs alliés se sont par contre montrés gênés aux entournures, mal à l’aise, embarrassés. Et, encore une fois, sourdement divisés quant au meilleur moyen de réagir.
Encore une fois, en effet, tandis que le 14 Mars tenait assises pour se prononcer sur le choix d’un Premier ministre, l’opposition ne s’est pas réunie. Certains de ses pôles ont avancé des objections quant à la redésignation de Siniora. En estimant, malgré les assurances de Hariri à ce propos, qu’il y a là un défi, une provocation, à leur encontre. Peu soucieux de logique, ils soutiennent que Hariri, pourtant chef de file politique de Siniora, aurait été préférable. Mais d’autres ont relevé que la décision, d’après la règle du jeu commune entérinée à Doha, revient à la majorité.
En fait, c’est un peu Nasrallah qui, à travers son dernier discours, a désigné Siniora ! Le sayyed a en effet pressé Hariri de rétablir la cohabitation résistance-reconstruction qui prévalait du temps de son père. Or, les choses ont changé. Et le leader du Futur rejette une équation qui signifie désormais un partenariat entre l’État tout court et le mini-État milicien hezbollahi. Il ne veut plus d’îlots d’extraterritorialité où la police ne peut pénétrer, plus de faux périmètres de sécurité, plus de spoliation de la souveraineté nationale. Il préfère donc éviter de s’installer au Sérail, pour n’avoir ni à faire face frontalement, en mettant en péril la paix civile, ni à se soumettre.
Car si le Hezbollah et Amal se sont lavé les mains des fauteurs de troubles de l’après-élection, ce qui a permis au conseil de sécurité intérieure de prendre de fermes mesures à Beyrouth, on ne sait pas trop ce qu’ils feraient, au gré des développements ultérieurs. Surtout si la dérive de l’armement milicien devait être, enfin, traitée sérieusement par l’État libanais et par le Conseil de sécurité de l’ONU, auteur des résolutions 1701 et 1559.
Souhaits
Il convient en outre de le souligner, beaucoup de capitales, arabes et occidentales, ont appelé de leurs vœux la reconduction de Siniora au Sérail. Pour le remercier d’avoir limité les dégâts, avec courage et persévérance, face au plan d’annihilation de l’État libanais. Mais aussi parce qu’à leur avis, il reste le mieux placé, le plus expérimenté, en tant que pilote maritime sidonien, pour sortir le navire de la rade. Notamment en ce qui concerne la reprise du programme prévu dans Paris III et la relance économique, domaine essentiel dont il est spécialiste.
Par ailleurs, Siniora n’est ni candidat à la députation ni chef de liste nationale pour les législatives, comme l’est Hariri. Ce dernier évite donc, en renonçant au Sérail, de prêter le flanc à des critiques de partialité. En même temps, il lui est loisible de se consacrer aux législatives, enjeu essentiel pour lui. De plus, en tant que leader de la majorité, Hariri doit aussi aborder l’épreuve du prochain dialogue national en gardant l’esprit et les mains libres.
Enfin, et sans doute surtout, Hariri est encore moins persona grata aux yeux de Damas que Siniora, et ce n’est pas peu dire. Plus exactement, et en raison de l’assassinat de son père, il est lui-même moins porté à composer avec le régime syrien que son second. Or, c’est dans le traité de Doha comme dans l’initiative arabe, le prochain gouvernement libanais est appelé à amorcer un dialogue avec les Syriens, pour normaliser les relations bilatérales.
On note à ce propos un détail. Moallem n’a pas pris langue avec le Hezbollah, après les événements de mai. Alors que son homologue iranien, Mottaki, se manifestait ostensiblement en allant déposer une couronne au pied de la tombe de Moghniyé.
Philippe ABI-AKL
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Alors que leur tout frais successeur, Michel Sleimane, place d’entrée de jeu la barre à une hauteur remarquable. Il ambitionne en effet de résoudre la crise pour de bon. Et non pas de se contenter de la gérer au jour le jour, au petit bonheur la chance. Cela, en homme sérieux, sans effets de manche, sans démagogie, sans promesses...