Le raz-de-marée militaire du Hezbollah à Beyrouth renverse la table et le tableau politiques. Mais pas tout à fait dans le sens où l’entendent les opposants. Car il n’affecte, finalement, que l’ordre des priorités, l’élément sécurité prenant le pas sur tout le reste. Un reste qui reste toutefois vivace, incontournable, surtout pour ce qui est de la présidentielle. Cette échéance qui cristallise la notion d’État de droit, et d’État tout court. Et qui conditionne par là la survie de l’entité dite Liban libre.
Pour l’heure, cependant, il est urgent de prévenir une répétition du séisme. De stabiliser solidement Beyrouth et les régions. De gommer les séquelles, elles-mêmes violentes, de la violence. Dont les césures par fermeture de routes. Isolements internes ou externes, quand on regarde du côté de l’aéroport, des axes routiers internationaux ou du port.
Cela afin d’amorcer un dialogue national. Axé en tout premier lieu, impératif de sécurité oblige, sur l’armement des milices, Hezbollah et succédanés prosyriens. Comme il appartiendra au nouveau régime, si tant est qu’il voit jamais le jour, de gérer la stabilité. C’est à lui que revient la mission de diriger le dialogue en question.
Tribut
Tout reste cependant à faire. Le Hezbollah et ses suppôts prosyriens partent de l’axiome médiéval malheur aux vaincus, entendre sur le terrain, pour imposer leurs conditions sur la scène politique. Des exigences d’ailleurs portées à leur paroxysme. Puisque, selon Nasrallah, ce n’est plus comme avant. Tandis que Wahhab renchérit et précise : « Il ne s’agit plus désormais de Choucair ou du réseau, mais de repenser tout le système. » Donc de remplacer Taëf, rien de moins.
Mais justement, la majorité ne s’avoue pas vaincue. Elle juge, tout au contraire, que le perdant, c’est le Hezbollah. Qui a perdu tout crédit en tournant ses armes vers l’intérieur. Et en abusant de sa force physique.
Les loyalistes pensent, au vu du reflux du Hezb, qu’il réalise en fait l’erreur, la faute commises. Tout comme il comprend, un peu tard (mais mieux vaut tard que jamais), que la discorde provoquerait à terme sa propre chute autant que la perdition du pays.
D’autant qu’à l’instar des habitants de Tripoli, les masses sunnites du monde arabe s’échauffent et se mobilisent. Sinon contre le chiisme en tant que tel, du moins contre le danger perse. Même ce mouvement paria encore plus antiaméricain que le Hezb, ou que Téhéran, qu’est el-Qaëda appelle au nouveau jihad régional.
Sans oublier les druzes qui, même opposants, ne sont pas très contents-contents de voir le Hezb percuter leur montagne libanaise, ou les déborder dans la Békaa-Ouest, à proximité de leur mont-fief de Syrie. D’où l’attitude de Talal Arslane et de Fayçal Daoud qui ont pratiquement volé au secours de Walid Joumblatt.
Paravent
Partant de là, le Hezb, précédemment coutumier de l’exploit, se rabat derechef sur la commode habileté de passer la patate chaude à Berry comme à Aoun. Le premier propose donc d’organiser le dialogue une fois que le gouvernement aurait annulé ses décisions. Et le second est prêt à négocier au nom de l’opposition.
Mais la majorité refuse à Berry le droit d’être juge et partie à la fois. Elle souligne qu’en fermant la Chambre, il n’a plus qualité de président en activité de cette institution-creuset. Et qu’il n’a plus, sur le chef, que sa casquette de pôle du 8 Mars. D’autant que, ajoute-t-elle, par définition même, un dialogue national ne peut être conduit que par le président de la République. Arbitre constitutionnellement désigné pour tout débat politique intérieur.
La contre-proposition est claire : la présidentielle d’abord. Pour parler ensuite, dans l’ordre, armements, ouverture des routes, du port, levée du sit-in, composition d’un cabinet d’entente ou mise en place d’un gouvernement d’extraparlementaires pour préparer les législatives. En base d’une loi 1960 nécessairement dépoussiérée. Les loyalistes soulignent qu’ils refusent de traiter à l’ombre des pressions sécuritaires et de la soi-disant désobéissance civile des opposants.
Aoun, Sleimane, Moussa
Aoun répond que le gouvernement doit annuler ses décisions puis démissionner, sans quoi ni les routes ne seraient rouvertes ni le sit-in levé. Il suggère qu’après le départ de Siniora, on forme un cabinet de transition dirigé par Sleimane pour préparer les législatives. Mais aussi pour organiser le dialogue. Ce qui est, soit dit entre parenthèses, une pierre dans le jardin de son bon ami Berry. Et la présidentielle ? Elle passe après, selon lui. D’autant qu’à en croire des loyalistes qui se disent informés, le Hezbollah aurait fait comprendre à Aoun qu’après la victoire de Beyrouth, il a de nouveau ses chances, comme locataire habitué des lieux, du palais présidentiel de Baabda.
En tout cas, pour le Hezb comme pour Aoun, l’initiative arabe, c’est bien fini. Et Sleimane n’a plus statut de candidat unanime de consensus élu d’office. Selon les mêmes sources majoritaires, le Hezb se soucie plus de rendre à Aoun les services rendus pendant et après juillet 2006 que de savoir qui va loger à Baabda.
Du côté du général Sleimane, on croit savoir qu’il persiste à refuser de diriger un cabinet de transition, formule d’ailleurs ancienne. Il ne souhaite pas prendre la place d’un sunnite. Et s’étonne que les opposants, qui dénoncent la mainmise de Siniora sur la présidence de la République maronite, lui proposent cette étrange revanche. En outre, il ne voit pas pourquoi il devrait supporter seul tout le fardeau. Ni pourquoi, du moment que les parties sont d’accord sur son élection consensuelle, elles n’y procèdent pas de suite.
Pour ce qui est de Moussa, les loyalistes estiment qu’il devrait orchestrer un premier marché en prenant Qatar, et non Beyrouth, pour base. Afin d’être mieux libre de ses mouvements pour jouer les traits d’union entre protagonistes libanais également dégagés de toute contrainte sécuritaire. Les majoritaires sont d’accord pour que l’on revoie Taëf. Mais, une fois de plus, pas du tout comme le suggère l’opposition. Car à leurs yeux, ce qu’il faut retoucher, c’est le rôle, trop dévalué dans le pacte, de la présidence de la République. Ce qui provoque, souligne-t-il, un déséquilibre et une instabilité politiques marqués, du moment que le pays est privé d’arbitre.
Des sources informées indiquent que l’initiative arabe retient toujours la priorité de la présidentielle. Mais favorise désormais l’idée d’un cabinet d’extraparlementaires, et non plus un cabinet d’entente nationale. Pour préparer les législatives et superviser la normalisation, levée du sit-in comprise.
Philippe ABI-AKL
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Pour l’heure, cependant, il est urgent de prévenir une répétition du séisme. De stabiliser solidement Beyrouth et les régions. De gommer les séquelles, elles-mêmes violentes, de la violence. Dont les césures par fermeture de routes. Isolements internes ou externes, quand on regarde du côté de...