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Actualités - Opinion

L’impunité génère de nouveaux crimes* Par S.S. Aram Ier

Le XXe siècle fut le siècle des génocides dont la longue liste est révoltante : Arméniens, Juifs, Cambodgiens, Kurdes, Bosniaques, Croates, Albanais et Rwandais. La communauté internationale fut toujours lente à réagir et souvent, tout simplement, elle les ignora. L’histoire est éloquente en ce sens. Le peuple arménien fut victime du premier génocide du XXe siècle. Durant la Première Guerre mondiale (1915), un million et demi d’Arméniens périrent dans le cadre d’un programme d’extermination minutieusement conçu et systématiquement exécuté par le gouvernement turc-ottoman. Les conflits ethniques déchirent de nombreuses sociétés et les génocides continuent au XXIe siècle sous différentes formes et expressions. Le Darfour en est un exemple concret. La prévention de nouveaux crimes Seule la communauté internationale est capable de prévenir efficacement de nouveaux crimes contre l’humanité. Cette intervention ne serait effective que si elle agissait immédiatement et avec force partout où de nouvelles situations génèrent des actes d’atrocités. L’intervention de la communauté internationale serait promue par le droit international et les valeurs morales et non par des intérêts géopolitiques et stratégiques. L’Organisation des Nations unies a fait d’importants progrès dans ses efforts pour prévenir les génocides. En 1948, la Convention sur le génocide a été ratifiée, suivie par la Déclaration des droits de l’homme. En 1998, 120 États ont établi la Cour criminelle internationale de La Haye dont la compétence s’élargit aux génocides, crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Cependant, cette cour s’intéresse aux crimes qui ont été commis et non à ceux qu’il faut prévenir. La communauté internationale doit aller plus loin dans ses engagements que ces procédures juridiques. Elle doit imposer sa volonté politique ; elle doit mettre en place des systèmes de préalerte et développer la prise de conscience publique, l’éducation et le dialogue. Selon nos expériences, l’application des sanctions diplomatiques ou économiques, y compris l’intervention directe, a échoué. La mémoire du génocide : source vivante de vérité Les individus ainsi que les nations vivent sous l’empreinte de leur mémoire et la mémoire vit à travers eux. La mémoire fait le lien entre le présent et le passé ; elle conditionne le futur, assure la continuité et renforce l’identité. La mémoire collective, c’est l’histoire même. Les nations sont formées et forgées par leur mémoire commune qui perpétue leur existence, crée leurs valeurs et leurs traditions, maintient leur cohésion, leur donne le sentiment d’appartenance et la volonté de vivre. La mémoire collective est une source vivante de vérité, elle interpelle préjudices et informations incomplètes et développe la prise de conscience. Hitler a bien compris cet enchaînement ; il usa du sort dévolu aux Arméniens par les Turcs pour justifier ses propres plans d’extermination. Il savait que les mémoires sont courtes lorsqu’il demanda : « Qui aujourd’hui se souvient des massacres des Arméniens ? » De nos jours, certains pays, pour des raisons politiques, ne se « souviennent » pas du génocide des Arméniens et d’autres parlent de « soi-disant » ou « prétendu génocide », alors que le peuple arménien vit la mémoire du génocide au quotidien. La reconnaissance du génocide : un pas vers la justice La mémoire doit être partagée avec les autres non point comme une expression de haine et d’intolérance, mais comme un droit et une interpellation, et aussi comme un défi à avancer vers le repentir, le dialogue et la réconciliation. La vérité préservée par la mémoire doit être dite, exprimée. « Et on n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau, mais on la met sur le chandelier, et elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison » (Mt 5,15). La vérité peut être ignorée mais non camouflée. Lorsque la vérité n’est pas reconnue, c’est le déni qui s’installe. Toute personne ou communauté ainsi que tout gouvernement qui refuse d’assumer une quelconque responsabilité pour des actes de génocide est coupable de crime contre l’humanité. Le déni est équivalent au crime. La reconnaissance de la vérité et de la responsabilité d’un génocide demande beaucoup d’humilité et de courage. Une relecture de l’histoire est indispensable. Seul un tel processus d’autoévaluation et d’autocritique peut permettre de cerner la vérité. Plusieurs comités de « Vérité et Réconciliation » sont déjà constitués dans différentes régions. Malgré certaines difficultés, ce modèle offre l’espace aux victimes et bourreaux de s’exprimer et de tenter, selon des perspectives différentes, de comprendre la vérité. Mais pour que justice soit faite et que la réconciliation réussisse, la confession reste une condition sine qua non. Comment peut-on parler de pardon sans confession ? L’homme ne peut pas vaincre la vérité. Il faut le réconcilier avec la vérité. Cette approche est commune dans toutes les religions. Certains génocides du XXe siècle ont été reconnus ; d’autres sont toujours déniés. Lorsqu’ils seront reconnus, des communautés en conflit seront encouragées à se diriger vers le dialogue et la réconciliation. L’impunité : un génocide continu Dans le cas où communautés et gouvernements ne reconnaîtraient pas et n’assumeraient pas leurs responsabilités pour un génocide, justice ne peut être faite qu’à travers une approche punitive. Les systèmes criminels et les procédures juridiques actuels tiennent compte du criminel plutôt que de la victime, promouvant la justice en sanctionnant le criminel. Or, la justice totale et véritable ne peut être conçue que si les droits de la victime sont également reconnus et pris en considération. La justice restitutive est un développement récent dans la jurisprudence internationale. Elle ouvre de nouvelles perspectives en considérant les dimensions de prévention et de sanction, dans leur intercomplémentarité. La commission « Vérité et Réconciliation » d’Afrique du Sud est un exemple concret de ce processus. La justice restitutive assure la cicatrisation, la guérison, en créant un espace de rapprochement entre le criminel et la victime ; et la rétribution rend possible la réconciliation. Pour qu’il y ait une justice véritable, il est indispensable qu’aient lieu réparation, restitution et compensation des victimes. L’impunité génère l’injustice qui, à son tour, donne naissance à un sentiment d’insécurité et crée ainsi un cercle interminable de violence. Les criminels doivent rendre compte de leurs actions à l’humanité, selon les lois établies par la communauté internationale. De nombreux criminels n’ont pas encore comparu devant la justice. Or cette impunité signifie les amnistier de facto. S’il est possible de ramener à la justice des individus criminels, pourquoi serait-il impossible d’y amener des gouvernements et des nations ? La conférence internationale, qui a eu lieu les 22 et 23 avril 2004 au catholicossat arménien de Cilicie à Antélias, a tenté d’explorer et d’analyser les différentes manifestations, dimensions et répercussions de l’impunité. En effet, l’impunité est une question cruciale qu’il faut traiter avec sérieux et urgence par la communauté internationale. Certains génocides du XXe siècle furent reconnus et il y eut rétribution. Ainsi, au Rwanda, la justice rétributive a été rendue possible grâce aux efforts des Nations unies, du gouvernement et du peuple rwandais. Cependant, le génocide arménien reste impuni. Une justice restitutive serait un modèle aussi bien dans le cas du génocide arménien que dans le cas d’autres crimes contre l’humanité qui attendent d’être résolus. Malheureusement, les efforts des Nations unies n’ont pas empêché des millions de personnes d’être victimes d’atrocités, de répressions et de génocide. L’humanité ne doit pas oublier les leçons douloureuses que nous apprennent les génocides du XXe siècle. Elle doit utiliser ces connaissances de la mémoire collective pour bâtir un monde où règne une paix juste, un monde où les mémoires sont respectées et réconciliées. La mondialisation interpelle les nations, les religions et les cultures, les engageant à établir entre elles un dialogue constructif et à lutter ensemble pour un monde transformé. Oui, vérité fait peur, mais réconcilie. La négation et le déni ne peuvent ni promouvoir le dialogue, ni restaurer la justice, ni bâtir la paix, ni accomplir la réconciliation. La reconnaissance de la vérité et le respect des droits de l’homme constituent la seule voie vers une humanité réconciliée. Au cours du XXe siècle, l’humanité a payé très cher la politique du silence face aux génocides. Elle ne doit pas rester silencieuse au XXIe siècle. C’est là la leçon douloureuse que nous portons en nous. C’est là aussi le grand défi que nous devons relever. *Un extrait du livre de Sa Sainteté, le catholicos Aram Ier, intitulé Pour un monde transformé, qui paraîtra prochainement.
Le XXe siècle fut le siècle des génocides dont la longue liste est révoltante : Arméniens, Juifs, Cambodgiens, Kurdes, Bosniaques, Croates, Albanais et Rwandais. La communauté internationale fut toujours lente à réagir et souvent, tout simplement, elle les ignora. L’histoire est éloquente en ce sens.
Le peuple arménien fut victime du premier génocide du XXe siècle. Durant la Première Guerre mondiale (1915), un million et demi d’Arméniens périrent dans le cadre d’un programme d’extermination minutieusement conçu et systématiquement exécuté par le gouvernement turc-ottoman.
Les conflits ethniques déchirent de nombreuses sociétés et les génocides continuent au XXIe siècle sous différentes formes et expressions. Le Darfour en est un exemple concret.

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