C’est une guerre qui ne veut pas dire son nom, mais une guerre quand même. Elle oppose l’une des armées les plus puissantes du monde à un groupe d’irréductibles combattants qui résistent depuis près d’un quart de siècle aux coups de boutoir assénés à intervalles irréguliers, suivant les nécessités du moment, militaires et surtout politiques. Une guerre dont tout le monde sait qu’elle demeurera sans issue, pour un temps indéterminé et qui embarrasse les deux acteurs tout autant que les témoins. Mais qui ne cessera pas pour autant, parce que l’un des belligérants risquerait de perdre la face, sinon son âme, et aussi parce que les enjeux sont énormes.
Récapitulatif d’une situation absurde par excellence. La dernière en date de ses opérations contre les hommes d’Oçalan, l’état-major turc l’a lancée sans trop croire à son succès, comme un coup de pied donné à la termitière locale et régionale. L’image des militaires est sortie passablement ternie de l’épreuve de force engagée l’an dernier avec les deux chefs de file du néo-islamisme, Abdullah Gül (propulsé depuis au sommet de l’État) et Recep Tayyip Erdogan, reconduit après les législatives à son poste de chef du gouvernement. Aussi, en lançant l’assaut, jeudi dernier, contre les bastions du PKK, les généraux étaient-ils en droit d’espérer redorer leur blason, au moment où l’autorisation du foulard dans les établissements d’enseignement a suscité un début de fracture au sein de la population. Ils pourraient en outre ne pas être trop mécontents d’embarrasser ces Américains, hier encore considérés comme leurs alliés, mais qui semblent leur avoir tourné le dos depuis sept mois.
Et c’est bien vrai que le cœur de Washington balance entre l’appui à Ankara, la nécessité de préserver l’intégrité du territoire irakien et l’autonomie d’un Kurdistan sur lequel les diverses administrations US ont déployé leur ombrelle protectrice depuis le tout début des années quatre-vingt-dix. D’où des déclarations qui s’entrechoquent, donnant une pénible impression de cafouillage, un sentiment devenu courant sur les bords du Potomac. Haut responsable du commandement US à Bagdad, le vice-amiral Greg Smith a parlé d’« une incursion limitée dans le temps, visant spécifiquement les terroristes dans cette région ». Matthew Bryza, secrétaire d’État adjoint pour les Affaires européennes et eurasiennes, a décrété, lui, qu’« il ne s’agit pas là de la nouvelle la plus importante du moment ». Quant à Condoleezza Rice, elle a préféré porter un jugement de Salomon : « Nous réaffirmons notre entière solidarité avec la Turquie, car le PKK est notre ennemi commun. Mais la stabilité et le progrès en Irak sont dans l’intérêt de la Turquie. »
À Souleimaniya, capitale de la province, on minimise l’importance de la confrontation en cours, qualifiée de « mineure » par le ministre irakien des Affaires étrangères, Hoshyar Zebari (un Kurde, tout comme le président de la République, Jalal Talabani). Et pourtant, les effectifs engagés par la Turquie sont évalués par des sources concordantes à près de 10 000 hommes, dotés d’un matériel hautement sophistiqué et parfaitement adapté à la nature du terrain. Face à eux, mais tenus en réserve jusqu’à présent, le gouvernement autonome de Massoud Barzani a mobilisé dans la province de Dohouk 6 000 peshmergas, équipés de lance-roquettes et de mitrailleuses lourdes. La situation peut se dégrader à tout moment, pour peu que l’aviation poursuive ses bombardements intensifs commencés dans la matinée d’hier et que les miliciens décident de contre-attaquer. En ce début de semaine, les affrontements ont redoublé d’intensité, donnant à croire que le commandement régional basé à Cukurca a décidé de passer à la vitesse supérieure pour occuper le quartier général du Parti des travailleurs, dans la zone montagneuse de Qandil où des commandos ont été parachutés. On ne saurait négliger le fait que les Turcs possèdent depuis 1997, dans les secteurs de Bamarni et Bakoufa, deux postes fixes qui viennent d’accueillir en renfort des blindés et des pièces d’artillerie. Tout semble donc en place pour une confrontation majeure, sinon décisive.
Malgré tout, il conviendrait de ne pas attendre de développements majeurs dans les jours qui viennent. L’hiver ne s’y prête pas, non plus que la conjoncture politique, même si les temps électoraux que connaissent les États-Unis permettent de nourrir toutes les audaces de l’establishment militaire. Par contre, les craintes sont vives de voir le gouvernement Maliki, aux assises de plus en plus branlantes, céder aux pressions de son puissant voisin et du coup sacrifier le peu de prestige qui lui reste sur le plan intérieur. En Turquie même, l’affaire est de nature à aviver l’hostilité envers l’une des principales composantes de la population (20 millions de personnes).
Ils sont 4 millions en Irak, 6 millions en Iran, 800 000 en Syrie, le reste étant disséminé dans des pays aussi divers que l’Arménie, la Géorgie, l’Azerbaïdjan, le Turkménistan, la Kirghizie… Cela fait beaucoup de volcans susceptibles à tout moment d’entrer en éruption. Et dans la partie du monde la plus explosive.
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Récapitulatif d’une situation absurde par excellence. La dernière en date de ses opérations contre les hommes d’Oçalan, l’état-major turc l’a...