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LE POINT Suite et (non) fin Christian MERVILLE

« C’est avec les beaux sentiments qu’on fait de la mauvaise littérature. » En relevant ce qu’il jugeait être une « évidente vérité », André Gide pensait-il aussi à la politique ? Peut-être bien si l’on songe que cet impitoyable constat, il l’a fait dans Les faux-monnayeurs… Ce qui vient de se passer au Kosovo, et surtout ce qui est appelé à se passer dans un proche avenir à une échelle plus vaste, est de nature à nourrir les inquiétudes du plus impénitent des optimistes. Et pas seulement parce que, dimanche, avec la proclamation de l’indépendance de la minuscule enclave, le rideau est tombé sur le dernier acte d’une belle et édifiante histoire nommée Yougoslavie. Au ciel où on veut croire qu’il se trouve, un certain Josip Broz, dit Tito, appréciera. On ne peut dire que la déclaration à Pristina du président du Parlement local Jakup Krasniqi a pris de court la communauté internationale, qui voyait là l’aboutissement normal d’un processus engagé en 1999 avec la mise de la région sous l’administration des Nations unies. Tout de même, l’embarras transparaît dans les premiers commentaires officiels, Bernard Kouchner sifflant le match nul puisque, a-t-il jugé, « c’est un grand succès pour l’Europe, un grand succès pour les Kosovars et certainement pas un échec pour les Serbes ». Le ministre français des Affaires étrangères devrait se garder de reprendre sa sibylline formule à Belgrade si demain il venait à s’y aventurer. Dès le week-end dernier, dans la localité de Mitrovica, divisée entre les deux communautés d’inégale importance numérique, les services du Secours catholique, prévoyant un afflux de réfugiés, ont installé une soupe populaire, tandis qu’à Pristina, les hôtels promettent d’alléchants rabais à d’éventuels touristes venus de pays qui auront reconnu la jeune république. Mais s’il y a lieu de craindre un début d’exode des quelque 200 000 orthodoxes, il est peu probable que l’on assiste, même à moyen terme, à une déferlante de visiteurs venus faire des affaires dans une contrée considérée parmi les plus pauvres d’Europe. Non, ce qu’il convient d’appréhender, c’est la contagion de l’exemple, un peu partout dans le monde, une éventualité que tous les scénaristes ont déjà commencé à envisager. Devinette : qu’y a-t-il de commun entre la Russie, Chypre et l’Espagne ? Réponse : le Kosovo, chacun de ces trois pays imaginant chez lui un remake du psychodrame qui vient de se jouer. Imaginez que, demain, les Ossètes du Sud, les Abkhazes, les Turcs de la grande île de la Méditerranée, les Basques enfin décident de faire sécession. C’est que sur le seul Vieux Continent, il existe aujourd’hui deux douzaines de mouvements séparatistes et des dizaines d’autres éparpillés aux quatre coins du globe. C’est vrai, ainsi que le constate Florian Bieber, professeur de relations internationales à l’Université du Kent (Angleterre), que « nous vivons dans un univers basé sur les États » (…) et qu’« il continuera à en être ainsi, avec des pays qui naîtront et d’autres qui disparaîtront, comme l’Allemagne de l’Est». La Palestine attend encore de voir effectivement le jour, le Cachemire aussi ; les séparatistes corses demeurent actifs, tout comme les Tchétchènes. La Belgique se prend à chanceler à l’heure où l’on se remet à parler d’un divorce possible entre Flamands et Wallons. Et les questions se multiplient, inquiétantes à plus d’un titre : jusqu’où, jusqu’à quand ? Et notre pauvre planète est-elle armée en institutions pour faire face à une fission d’une telle ampleur ? Dans cette tour de Babel qu’est devenue l’Union européenne (vingt-sept pays membres), on dénombre à présent non moins de vingt-trois langues officielles. Il ne faudrait pas beaucoup pour que les Bretons entrent dans la danse avec leur gavotte et les Écossais – jamais à court de Braveheart - avec leur « seann triubhas ». Souvent il suffit d’un léger défaut d’allumage pour que l’on se remette à parler de partition, de division, de cantonnement, de fédération. De cette balkanisation, en somme, devenue mot (trop) commun depuis l’entre-deux guerres. À croire que la mondialisation a sorti des limbes moyenâgeux tous les nationalismes et avec eux provoqué l’éclosion de problèmes dont certains demeureront pour longtemps encore, il faut le craindre, insolubles. Moscou s’est servi de l’événement du 17 février à la fois comme d’un levier pour accentuer la menace qu’il fait peser sur la Géorgie et comme arme supplémentaire dans la nouvelle guerre froide engagée, bien qu’elle s’en défende, avec les États-Unis et l’Alliance atlantique. Les tisons étaient là ; on découvre, trop tard, qu’il suffisait d’un souffle pour les rallumer. Il est facile d’applaudir à la création d’une nation et d’encourager le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Il est autrement plus malaisé de faire régner un nouvel ordre mondial. Univers à la dérive cherche d’urgence navigant ; expérimenté, si possible.
« C’est avec les beaux sentiments qu’on fait de la mauvaise littérature. » En relevant ce qu’il jugeait être une « évidente vérité », André Gide pensait-il aussi à la politique ? Peut-être bien si l’on songe que cet impitoyable constat, il l’a fait dans Les faux-monnayeurs… Ce qui vient de se passer au Kosovo, et surtout ce qui est appelé à se passer dans un proche avenir à une échelle plus vaste, est de nature à nourrir les inquiétudes du plus impénitent des optimistes. Et pas seulement parce que, dimanche, avec la proclamation de l’indépendance de la minuscule enclave, le rideau est tombé sur le dernier acte d’une belle et édifiante histoire nommée Yougoslavie. Au ciel où on veut croire qu’il se trouve, un certain Josip Broz, dit Tito, appréciera.
On ne peut dire que la déclaration à...