C’est précisément quand une investigation marque des points, quand chacun de ces points mène à son tour à la découverte d’éléments nouveaux, que les criminels se décident à frapper à la tête, à éliminer carrément l’enquêteur. Ainsi fit jadis la Mafia sicilienne de plus d’un juge trop zélé.
Ainsi a-t-il été fait du capitaine Wissam Eid, un des piliers des Renseignements des Forces de sécurité intérieure. As de l’informatique, responsable des écoutes téléphoniques, il planchait surtout sur les attentats terroristes à la bombe, et plus d’une fois dans le passé on avait essayé d’attenter à sa vie. Le jeune capitaine Eid n’a pas, pour autant, reculé devant le monstre ; et par une triste fatalité, c’est une bombe qui a mis fin à sa brève mais brillante carrière, en même temps qu’elle tuait ou blessait d’innocents citoyens.
L’explosion d’hier vient brutalement confirmer le cours nouveau pris par la campagne de terreur dont notre pays est l’objet, et qu’annonçaient déjà les agressions des dernières semaines : des attentats nettement plus fréquents et visant, cette fois, des responsables sécuritaires et des membres de missions diplomatiques étrangères. Ce phénomène se double de l’intrusion, relativement récente, de nouveaux venus (el-Qaëda, Fateh el-Islam) dans la liste des suspects : cela à la grande satisfaction, bien entendu, du premier suspect, la Syrie, communément tenue pour responsable de la série noire qui, depuis octobre 2004, s’est abattue sur le Liban.
Il reste qu’en ce sulfureux domaine, les choses ne sont jamais aussi simples : le terrorisme s’abreuve souvent à plus d’une source et les maîtres assassins pratiquent volontiers entre eux l’échange de bons services. Ainsi, il est vrai que le général François Hajj et le capitaine Eid ont tous deux joué un rôle de premier plan dans la bataille du camp de Nahr el-Bared, et qu’ils pourraient donc avoir été les victimes d’une vengeance des fanatiques. Le premier était appelé néanmoins à devenir le premier commandant de l’armée en trois décennies à n’avoir pas été soigneusement sélectionné, puis désigné, par la Syrie ; c’est ce même privilège qu’est en droit de revendiquer d’ailleurs, dans le cadre de sa candidature de consensus à la présidence de la République, l’actuel commandant de la troupe, pourtant nommé à ce poste au plus fort de la tutelle syrienne. Quant au capitaine Eid, on ne saurait perdre de vue qu’il opérait en étroite coordination avec l’équipe de l’ONU enquêtant sur l’assassinat de Rafic Hariri et toutes les autres affaires y relatives ; c’est dire qu’il contribuait grandement à accumuler indices et preuves, à étoffer le lourd dossier dont sera saisi, tôt ou tard, ce tribunal international dont la mise sur pied provoque tant de nuits blanches chez nos voisins de l’Est.
C’est sur les sols déjà cuits et recuits par d’antérieures violences que se meut avec le plus d’aisance le terrorisme : il est comme un poisson dans l’eau trouble des fractures nationales, il s’épanouit dans les convergences d’intérêts entre États et organisations adeptes, sinon de la même idéologie, pour le moins des mêmes et épouvantables méthodes. Pour des pays aussi fragiles et vulnérables que le nôtre, la déstabilisation est une, qu’elle soit poursuivie par des moyens politiques ou par la violence criminelle, tant il est vrai en effet que ces deux fléaux font bon ménage. Et ce ne sont pas les preuves qui manquent, quant à l’implication de Damas dans la présente entreprise de nettoyage par le vide des institutions libanaises, menée par l’intermédiaire de ses alliés locaux.
Ces preuves, le régime baassiste, dans l’insolente poursuite de son vieux rêve libanais, ne cherche même pas à se défendre d’ailleurs. Les dernières en date en sont le mensonger soutien apporté à la candidature Sleimane ; l’offre discrètement faite à la France de procéder, de concert, à une nouvelle (et sans doute interminable) sélection de présidentiables ; la fausse adhésion au plan de règlement de la Ligue ; et, pour finir, cette abracadabrante version d’un texte des plus clairs pourtant, rédigé par des Arabes, et dont on voudrait nous faire croire maintenant que les nostalgiques de l’Empire perse sont les mieux qualifiés pour le déchiffrer correctement !
C’est demain au Caire que les ministres arabes des Affaires étrangères devront confirmer, une fois pour toutes, le mécanisme convenu et qui prévoit, dans l’ordre, l’élection du président, la formation d’un gouvernement d’union et l’élaboration d’une nouvelle loi électorale. Omettre de trancher, s’employer à arrondir les angles, à revoir à la baisse les priorités libanaises, à ménager les susceptibilités syriennes, ce serait tout simplement, pour la Ligue, se soumettre au diktat. Ce sont des tentatives meurtrières de déstabilisation à répétition qui s’acharnent sur le Liban, relevait judicieusement hier le Quai d’Orsay, alors que le monde entier se récriait devant ce nouvel et odieux attentat. C’est charitable, c’est réconfortant mais sans plus.
Ce ne sont pas des condamnations – à répétition elles aussi forcément – qui, à elles seules, sauveront le Liban.
Issa GORAIEB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats C’est précisément quand une investigation marque des points, quand chacun de ces points mène à son tour à la découverte d’éléments nouveaux, que les criminels se décident à frapper à la tête, à éliminer carrément l’enquêteur. Ainsi fit jadis la Mafia sicilienne de plus d’un juge trop zélé.
Ainsi a-t-il été fait du capitaine Wissam Eid, un des piliers des Renseignements des Forces de sécurité intérieure. As de l’informatique, responsable des écoutes téléphoniques, il planchait surtout sur les attentats terroristes à la bombe, et plus d’une fois dans le passé on avait essayé d’attenter à sa vie. Le jeune capitaine Eid n’a pas, pour autant, reculé devant le monstre ; et par une triste fatalité, c’est une bombe qui a mis fin à sa brève mais brillante carrière, en même temps qu’elle...