Dieu préserve les Libanais de toute possibilité de comparaison, même sommaire, entre les deux cas que représentent Beyrouth et Gaza. À Gaza comme à Beyrouth pourtant, et dans les proches environs aussi, c’est le même aveuglement qui est roi. Le noir ne règne pas dans les seules habitations, privées de courant électrique : c’est dans les esprits que s’est installée, que s’est ancrée l’obscurité.
Aveuglement d’Israël qui, après d’innombrables et meurtrières expériences du même genre, n’a pas encore compris que d’entretenir la misère et le désespoir à ses portes, sous prétexte d’éradiquer la violence, ne fait jamais que nourrir, qu’exacerber la violence. Car ce n’est pas en soumettant Gaza à un inhumain blocus, en mettant à sec les réservoirs de fuel de l’unique centrale électrique de ce territoire, en y mettant hors service les fours à pain et en paralysant les services hospitaliers (tout cela s’ajoutant aux sanglantes opérations militaires frappant indistinctement le Hamas et la population) que l’État hébreu peut espérer se faire de bons, de pacifiques voisins. Et si l’étau s’est quelque peu desserré hier sur la ville, si un mince filet de combustibles et de vivres a été autorisé à y pénétrer, c’est seulement parce qu’Israël a jugé prudent de ménager une opinion internationale choquée par cet hallucinant tableau : un État issu de l’horreur de l’Holocauste, des camps de concentration, des ghettos assiégés, se comportant à son tour en tortionnaire de civils innocents, en affameur d’enfants.
On ne peut s’empêcher de déplorer, pour autant, le superbe aveuglement des radicaux palestiniens, qui croient servir la cause de leur peuple et promouvoir son bien-être ainsi que son développement en se refusant obstinément à toute solution négociée, qui se laissent enliser dans une impensable guerre interpalestinienne, qui s’imaginent tenir en respect l’armée la plus puissante de la région avec leurs tirs épisodiques de roquettes artisanales, lesquels suscitent inévitablement de terribles représailles.
Voit-on mieux cependant dans ce Liban en crise permanente, où l’irruption sauvage du social dans le désert du dialogue politique paraît obéir aux mêmes tendances suicidaires, où le rationnement du courant électrique et le noir ambiant révèlent néanmoins une désespérante pénurie de lumières dans les rangs des décideurs ?
En d’autres circonstances, les échauffourées nocturnes qui ont eu lieu lundi soir à Beyrouth auraient pu passer pour une riposte populaire somme toute normale, à la limite saine, aux défaillances d’un pouvoir tout-puissant, en pleine possession de ses moyens, et néanmoins léthargique ou bien voué à l’oppression du bon peuple. C’est loin d’être le cas, comme le sait tout un chacun. En premier lieu, l’opposition a bien mauvaise grâce de reprocher des fautes de gestion à un gouvernement qu’elle tient pour illégal et qu’elle empêche précisément... de gouverner. Il faut convenir ensuite que la déchéance de l’Électricité du Liban remonte à des décennies, toutes les entreprises de réhabilitation ayant succombé au fléau de la corruption.
Du Hezbollah dit pur et dur, dont un représentant avait pris en charge ce département, on était en droit d’attendre quelque progrès en la matière. Las, le ministre titulaire a démissionné à l’instar de ses camarades de l’opposition. Et surtout, nulle trace de progrès, même la plus infime, n’est apparue en ce qui concerne tous ces branchements illégaux installés dans les quartiers et régions protégés par les armes : ce qui se traduit par une mortelle surcharge pour la production de courant, doublée d’un pillage caractérisé des ressources de l’État.
Sans parler du fait que le rationnement frappe indistinctement tous les citoyens libanais (y compris et surtout ceux qui s’acquittent scrupuleusement de leurs quittances), c’est dire l’inanité du prétexte invoqué pour ces brutales scènes de rue prétendument spontanées. C’est dire aussi le double péril que représente, pour l’ensemble du pays (y compris cette fois pour le public de l’opposition), la menace d’escalade brandie avec obstination par les forces du 8 Mars, et dont les grèves ponctuelles programmées pour demain jeudi ne seraient qu’un modeste avant-goût. Aux risques évidents de débordements sécuritaires, au spectre des nouvelles guerres régionales agité par les chefs de la Résistance, s’ajoute en effet celui d’une sévère aggravation du malaise socio-économique, sur fond de vertigineux plongeon des Bourses mondiales.
Non, Beyrouth n’est pas Gaza. Mais à échauffer de la sorte les esprits, c’est le diable que l’on tente. Et qui plus est un diable connu, trop bien connu, des Libanais.
Issa GORAIEB
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Aveuglement d’Israël qui, après d’innombrables et meurtrières expériences du même genre, n’a pas encore compris que d’entretenir la misère et le désespoir à ses portes, sous prétexte d’éradiquer la violence, ne fait jamais que nourrir, qu’exacerber la violence. Car ce n’est pas en soumettant Gaza à un inhumain blocus, en mettant à sec les réservoirs de fuel de l’unique centrale électrique de...