Petit voyage dans le temps, notamment pour ceux qui ont une bizarre impression de déjà-vu : le 23 juin dernier, Amr Moussa – le même qui arpente actuellement les chemins tortueux de la politique libanaise – avait quitté Beyrouth bredouille, incapable de réaliser la moindre avancée. Durant son séjour, la Syrie avait, également à l’époque, procédé à la fermeture de ses frontières avec le Liban et publié la fameuse « déclaration » de Farouk el-Chareh, lequel avait indiqué que les alliés de la Syrie au Liban étaient plus forts que jamais. À l’époque déjà, et dans ces colonnes, il avait été dit que « la Ligue arabe n’était peut-être que le premier pas vers l’internationalisation du problème endémique libano-syrien. D’ailleurs, la Ligue compte présenter un rapport sur la teneur des obstacles ayant empêché la relance du dialogue interlibanais. Peut-être l’étape ultime avant de passer au stade supérieur : celui de l’ONU, sans doute ».
Alors aujourd’hui, plus de 6 mois plus tard, quelle réelle avancée, sachant que ledit Amr Moussa a cette fois encore promis de présenter un rapport sur ses tribulations libanaises, non seulement à la Ligue arabe, mais également à Ban Ki-moon et Javier Solana ?
Dès son arrivée à l’aéroport, le secrétaire général de la Ligue s’est abstenu de répondre aux questions des journalistes et s’est rendu à l’hôtel Phoenicia. De source diplomatique citée par notre correspondant au palais Bustros, Khalil Fleyhane, Amr Moussa ainsi que les différents responsables libanais désirent désormais « se montrer prudents » et rechignent à faire étalage d’optimisme car « à chaque fois, ils laissent entendre que les choses sont en train de se débloquer, ils promettent aux citoyens que la crise est en train de se dénouer, alors que ce n’est pas le cas ». Cette même source a fait part de son inquiétude « par rapport aux secousses sécuritaires quasi périodiques qui ont lieu au Liban. Ces incidents se déroulent à une fréquence d’environ une fois par mois et font penser, toutes proportions gardées, aux opérations qui ont lieu en Irak ».
Les réunions de Amr Moussa ont été amorcées par une rencontre avec les ambassadeurs d’Égypte et d’Arabie saoudite. Puis ce fut au tour de l’ancien député Michel Murr. Sur la teneur de leurs discussions, M. Murr a souligné que l’objectif premier du secrétaire général de la Ligue arabe était désormais de concrétiser une rencontre Michel Aoun-Saad Hariri. Le fait que M. Hariri et Nabih Berry se soient réunis une dizaine de fois par le passé sans jamais parvenir à un quelconque progrès ne semble pas désarçonner M. Moussa pour autant... Pour en revenir à Michel Murr, ce dernier a indiqué que « si aucune avancée n’est réalisée, il y aura un changement de plan », sans donner plus d’explications. Il a ajouté que « l’opposition n’a pas présenté à la majorité un plan clair comme cela lui avait été demandé »...
Direction ensuite de Aïn el-Tiné où le secrétaire de la Ligue a conseillé aux Libanais « de se montrer positifs et l’optimisme pourra alors peut-être s’installer ». Les sources proches de Aïn el-Tiné ont toutefois précisé que l’objectif principal restait la concrétisation d’une réunion Aoun-Hariri, même si certains pôles ont clairement indiqué qu’ils préféraient voir Amine Gemayel ou Carlos Eddé négocier au nom de la majorité. Depuis le Sérail, Fouad Siniora a fait savoir après la réunion qu’il a eue avec Amr Moussa que « la majorité n’avait pas d’objections sur la formule 14+10+6 ». Un peu plus tard, M. Siniora a appelé le président égyptien Hosni Moubarak, puis Amr Moussa a platement indiqué à la presse sur le perron du Sérail que « la position arabe est connue du fait de l’existence de la feuille de route » mise en place par la Ligue.
Deux déclarations publiées tard dans la soirée méritent en outre d’être signalées : d’abord celle de Marwan Hamadé qui a affirmé sans ambages que « le dialogue avec Michel Aoun ne servira à rien, sauf à perdre encore plus de temps ». Ensuite, celle d’Amine Gemayel qui a indiqué que le « problème » n’était ni « la présidence de la République » ni « la formation du gouvernement », mais qu’il s’agissait de savoir « qui détient le pouvoir au Liban ». Une question on ne peut plus en phase avec l’actualité, au lendemain d’un attentat qui a fait 3 morts et plus de 25 blessés et alors que, une heure avant l’arrivée de Amr Moussa à Beyrouth, un individu circulant à moto a accidentellement perdu une grenade de type Energa qu’il transportait sur lui...
Vendredi à Damas
Faouzi Salloukh, qui était sur le tarmac de l’aéroport pour accueillir le patron de la Ligue arabe, avait un peu plus tôt dans la journée demandé « à ceux qui lancent des initiatives de se montrer neutres et de s’abstenir de prendre des positions qui pourraient nuire à leurs médiations ». Quoi qu’il en soit, Amr Moussa est à Beyrouth afin de trouver un moyen pour faire appliquer le premier article de la feuille de route arabe, et s’il ne réussit pas, le dossier libanais empruntera vraisemblablement le chemin qui mène à l’ONU. Un chemin qu’il ne faudrait pas « sous-estimer », aux dires d’Élias Attallah : « Cette question n’est pas une blague, il faut être conscient de son impact. Mais je pense que la puissance de l’argent et des armes les a rendus aveugles. » Aveuglement ou pas, Sleimane Frangié n’a-t-il pas prévenu hier soir lors d’une interview télévisée : « Si les forces onusiennes viennent ici, le Liban se transformera en Irak. La solution est dans la réelle participation. »
Au vu de la profondeur des divergences, il semble à ce stade difficile de croire en une fin heureuse de l’initiative Moussa. Ce dernier, réuni dans la nuit à Koraytem avec Saad Hariri, avait pour tâche délicate de convaincre ce dernier d’accepter de s’entretenir aujourd’hui avec Michel Aoun. Si M. Moussa échoue, son déplacement – prévu pour demain à Damas – deviendra une nécessité, même si le régime syrien a d’ores et déjà annoncé la couleur en indiquant qu’il ne se résoudra pas à faire pression sur ses alliés au Liban car cela reviendrait à « insulter une large tranche du peuple libanais ». Dans la même logique, la Syrie a appelé l’Arabie saoudite et l’Égypte à user, de leur côté, de leur influence auprès de leurs « amis au sein de la majorité au Liban ».
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