Par Joschka Fischer*
La situation est mauvaise en Afghanistan. À un moment donné, vers fin 2001, début 2002, l’Administration Bush a décidé que la stabilisation et la reconstruction de l’Afghanistan n’étaient plus sa priorité et a tout misé sur un changement de régime en Irak par des moyens militaires. Aussi, peut-on considérer l’Afghanistan comme la première victime de la stratégie mal inspirée de l’Administration américaine.
Mais l’Administration Bush n’est pas seule responsable de la dégradation de la situation en Afghanistan. C’était la mission de l’OTAN que de garantir la stabilité et la sécurité du pays. Aussi, le faible secrétaire général de l’organisation et les alliés européens, notamment l’Allemagne et la France, ont également leur part de responsabilité.
Pourtant, en dépit des difficultés, contrairement à celle de l’Irak, la situation en Afghanistan n’est pas désespérée. Il y avait une bonne raison de faire la guerre en Afghanistan, car c’est là que se trouvait l’origine des attentats du 11 septembre. Une fois débutée, l’intervention occidentale a mis fin à une guerre civile presque ininterrompue, et encore aujourd’hui elle recueille l’approbation de la majorité de la population. Enfin, contrairement à l’Irak, l’intervention n’a pas fondamentalement porté atteinte à la structure intérieure de l’État afghan ni menacé sa cohésion.
Si l’Occident poursuit des buts réalistes avec la persévérance voulue, son objectif principal – un gouvernement central stable qui repousse les talibans, assure la cohésion du pays et assure, avec l’aide de la communauté internationale, le développement du pays – peut encore être atteint.
Le succès de l’Occident suppose quatre conditions préalables :
– la mise sur pied de forces de sécurité afghanes capables de repousser les talibans, de limiter la production de drogue et d’assurer la sécurité intérieure – la volonté de l’OTAN de rester militairement engagée sans restriction formulée par tel ou tel pays. L’Allemagne et la France en particulier doivent renoncer aux conditions spécifiques qu’elles ont mises à leur engagement ;
– un accroissement significatif de l’aide au développement, notamment en direction du sud du pays, négligé jusqu’à présent ;
– le renouvellement du consensus régional atteint à Bonn en 2001, selon lequel la reconstruction de l’Afghanistan est assurée par toutes les parties concernées.
La guerre en Afghanistan n’a jamais été une simple guerre civile, car durant des décennies, le pays a été essentiellement le théâtre de conflits régionaux et de luttes pour l’hégémonie. Aussi, la renaissance des talibans est due non seulement au fait d’avoir gravement négligé la reconstruction du sud et de l’est du pays où les Pachtouns sont majoritaires, mais elle a aussi des causes externes. L’élément majeur est le Pakistan qui a pris depuis plus de deux ans ses distances par rapport au consensus de Bonn en pariant sur la renaissance des talibans et en leur apportant une aide massive. Sans le sanctuaire taliban du coté pakistanais de la frontière avec l’Afghanistan et sans le soutien financier pakistanais, la renaissance de l’insurrection armée des talibans contre le gouvernement central afghan aurait été impossible.
La politique pakistanaise s’explique d’une part par son réajustement stratégique à la lumière de la faiblesse des USA en Irak, et plus généralement dans la région, et d’autre part, par le récent rapprochement entre l’Inde et l’Afghanistan qui renforce la présence de l’Inde en Asie centrale. De ce point de vue, le Pakistan considère le gouvernement Karzaï de Kaboul comme hostile à Islamabad et comme une menace à l’encontre de ses principaux intérêts stratégiques. Sans le sanctuaire taliban du coté pakistanais de la frontière et le soutien de l’ISI, le service de renseignements pakistanais, la renaissance de l’insurrection armée des talibans contre le gouvernement central afghan aurait été impossible.
En aidant les talibans, le Pakistan joue avec le feu, car il y a maintenant des talibans pakistanais qui représentent une menace pour le Pakistan lui-même. La politique américaine à l’égard du Pakistan est aussi dangereusement à courte vue, ce qui rappelle les erreurs des Américains en Iran avant la révolution islamiste de 1979. Les USA ont néanmoins une politique à l’égard du Pakistan, ce que l’on ne peut pas dire de l’OTAN et de l’Europe. Il est incompréhensible qu’au moment où l’avenir de l’OTAN se joue dans les montagnes de l’Indu Kouch et que des milliers de soldats européens stationnés là y risquent leur vie, on n’attribue aucun rôle au Pakistan dans la stratégie de l’OTAN, alors que c’est le facteur- clé de la réussite ou de l’échec de sa mission en Afghanistan.
Une partie des problèmes de l’OTAN tient à ce que plusieurs États membres insistent sur leur droit de prendre leur propre décision sur les plans politique et militaire. Ces « réserves » limitent sérieusement la capacité d’action de l’organisation. Si l’on veut que l’OTAN réussisse, il faut changer cela sans aucun délai.
Un sommet de l’OTAN au cours duquel tous les membres feraient le bilan de la situation et en tireraient les conclusions voulues est une nécessité de longue date. Si l’on veut empêcher l’Afghanistan de sombrer dans les mêmes abysses que l’Irak, il faut mettre fin aux « réserves nationales » et adopter une stratégie commune comportant un accroissement massif de l’aide civile et militaire à l’Afghanistan.
Par ailleurs, il faut refaire un consensus national entre toutes les parties prenantes – y compris le Pakistan, l’Iran et l’Inde – dont la responsabilité commune dans la paix, la stabilité et le développement doit être reconnue par l’Europe et les USA. Pour y parvenir, il faut convoquer une conférence de suivi de l’accord de Bonn.
Si la guerre en Irak était basée sur des hypothèses hasardeuses, la guerre en Afghanistan était nécessaire et inévitable, car c’est là qu’est née la menace terroriste du 11 septembre. Il serait tragique – ce serait une catastrophe politique sans précédent – qu’en raison d’un manque d’engagement et d’un aveuglement politique, l’Occident échoue en Afghanistan. L’Europe aurait à en payer le prix des plus élevés, et l’avenir de l’OTAN serait menacé.
* Joschka Fischer a été ministre des Affaires étrangères et vice-chancelier de l’Allemagne entre 1998 et 2005. Il a également été un dirigeant des Verts allemands pendant près de 20 ans.
© Project Syndicate/Institute for Human Sciences, 2007. Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz
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