Aux États-Unis encore plus qu’en France, la politique étrangère relève en premier de la présidence de la République. Et si Kouchner garde quelque liberté de mouvement par rapport à Sarkozy, dont il est ministre, Rice n’en a pratiquement aucune face à Bush, dont elle n’est que secrétaire d’État.
Pour bien marquer sa primauté et, en même temps, sa fermeté vis-à-vis de Damas, le président américain a flanqué David Welch, sous-secrétaire d’État, pour sa dernière relance libanaise, d’un garde du corps haut de gamme, Elliott Abrams. Qui n’est rien moins que numéro deux du Conseil national de sécurité, institution-rempart qui prend le pas sur toutes les autres dans les cas délicats touchant à la protection de la nation. Et qui est donc considéré comme principal organisme d’État en temps de guerre. Contre le terrorisme, et contre les gouvernements que Washington traite aimablement d’États-voyous.
Welch, lui-même nanti d’instructions sévères, s’est d’ailleurs fait un plaisir, tout au long de son périple libanais, de souligner le caractère avertisseur de son jumelage avec Abrams. Aussi silencieux pour sa part qu’une armoire à glace, terme affectueux dont les auteurs de romans musclés, ou les cinéastes, affublent tout gorille de métier.
Dès lors, en bonne logique, la question zoologique se pose ainsi : un primate, fût-il baraqué comme Schwarzie, a-t-il assez de force pour libérer un Bambi qu’un boa tente d’étouffer avec ses anneaux constricteurs ?
C’est maintenant, dans la lice libanaise, que le combat se déroule. Au point où l’on en est, il semble acquis que le finish n’est pas pour ce samedi. L’opposition resserre son étreinte, en mandatant le plus en flèche de ses pôles, sinon le plus radical, Michel Aoun. Cité aux côtés de Frangié, et à son corps défendant certainement, par Chareh dans sa nomenclature des puissants alliés de la Syrie au Liban.
L’ancien président du Conseil se trouve donc chargé de négociations du reste tout à fait improbables, du moins au niveau de leur résultat. Car les prosyriens et leurs alliés veulent tout, et le reste. Et tout de suite. Un président qui ne déplairait pas à Damas, un chef de gouvernement qui ne serait ni Hariri ni Siniora, 45 % des sièges ministériels, les principaux portefeuilles de souveraineté ou de services, les nominations. Ainsi qu’une loi électorale ouvrant sur des législatives anticipées censées leur redonner le pouvoir. Sans compter un accord sur le programme politique global, sur la déclaration ministérielle, qui prendrait des mois et des mois pour être traité.
En sus, Aoun rajoute à ce gâteau sa cerise dite des constantes chrétiennes. Ce qui fait que le directoire chiite du 8 Mars, le Hezbollah et Amal, se lave les mains de la crise. En refilant la patate chaude au leader du CPL, pour que le conflit apparaisse comme étant presque uniquement interchrétien. Assertion que les Syriens ont du reste développée, ou inventée, devant les Français pour expliquer que leur soi-disant coopération en matière de présidentielle libanaise reste aussi inefficace.
Et l’on revient à la mère des batailles, l’empoignade syro-américaine. Les Français ont courageusement tenté de jouer les conciliateurs, l’objectif étant avant tout d’aider les Libanais. Mais ils se voient en quelque sorte désavoués du côté américain par la reprise en main bushienne du dossier. Tandis que, comble des combles, Moallem en vient à leur reprocher de ne pas avoir su contenir les Américains. Et de ne pas avoir tenu leur parole ! Lui qui a si bien tenu la sienne pour ce qui est d’aider à la décrispation, en chargeant ses bons amis du cru de faire monter la vapeur au maximum.
Les trois « non »
Welch de son côté a insisté auprès des pôles majoritaires sur trois « non » : non à une formule d’arrangement trahissant l’ordre républicain parlementaire démocratique ; non à un amendement sans aval du gouvernement en place ; non à des pourparlers sur le prochain cabinet avant l’élection.
Il a martelé l’assurance qu’il n’y a aucun changement dans la politique libanaise des States après Annapolis. C’est-à-dire que Washington reste aussi fermement attaché à défendre la souveraineté et l’indépendance du Liban, face à la Syrie. Et continue à soutenir à fond ses institutions, gouvernement Siniora en tête. Il a répété que la Constitution doit être amendée dans la stricte observance des règles. Pour l’avènement du général Michel Sleimane, considéré comme candidat de consensus idéal, et qui a le plein appui US.
Il est donc clair, comme le soulignent des majoritaires, que le message américain s’adresse en tout premier lieu à la Syrie. Pour lui signifier ses limites certes ; mais également pour lui faire savoir que le sauf-conduit diplomatique délivré aux Français à un certain moment est venu à expiration. Et que les USA reprennent la main pour de bon. Afin, justement, d’empêcher le régime syrien de continuer à duper les Français et autres Européens. Le tout saupoudré de déclarations de Bush affirmant qu’il perd patience face aux manigances syriennes. Également dénoncées, du reste, par des responsables français et européens.
Cependant, lors de la réunion de Paris, les Égyptiens ont rejeté la proposition US d’une condamnation commune du rôle syrien dans la présidentielle libanaise. Ils ont défendu une fois de plus Assad, en demandant un sursis d’un mois. Afin, ont-ils promis, d’exercer sur lui un surcroît de pressions, avec le concours des Turcs. L’on annonce, dans ce cadre, une prochaine visite à Damas du général Omar Sleimane, chef des SR du Caire.
Embarras
Grosso modo, la Syrie devrait être en quelque sorte contente que les Américains reprennent l’initiative. Car retrouver un rôle régional, récupérer le Golan, voire le Liban, ou neutraliser le tribunal, ce ne sont pas des choses que des interlocuteurs européens peuvent lui donner. Mais en même temps, cela ne l’arrange pas que Washington rentre en scène. Dans ce sens que sa marge de manœuvre et de louvoiement s’en trouve extrêmement réduite. Comme la presse libanaise l’a relevé, alors que les Européens n’ont que la carotte économique en main, les Américains disposent en plus, quant à eux, du bâton. Diplomatique, via des sanctions, ou même éventuellement militaire. Direct ou indirect, et on sait ce que cela veut dire.
Partant de là, le régime syrien regarde du côté arabe. Il compte réunir chez lui les Saoudiens (et se rabibocher avec eux), les Égyptiens et autres Jordaniens. Pour un mini-sommet sinon contre-offensif du moins préventif. C’est-à-dire qu’Assad souhaite que ses pairs proaméricains s’engagent à ne pas participer à un embargo renforcé que Washington décréterait. Mais ce ne sera pas facile car Rice se met de son côté en mouvement pour mieux mobiliser ces régimes arabes dits modérés, en vue de punir l’empêcheur de tourner en rond syrien.
Dont, malheureusement, disent les majoritaires, la carte maîtresse reste la scène libanaise. Le blocage de la présidentielle ayant pour but, selon eux, de faire pression non pas sur les Américains, vu que c’est impossible, mais sur les gentils Euro-Arabes. Afin qu’ils intercèdent en sa faveur auprès de Washington.
Une demande qui s’adresse également au Vatican, diplomatiquement si fort, du moment que la présidence de la République libanaise, la seule qui soit chrétienne dans cette région du monde, l’intéresse au plus haut point.
Comme on sait, et comme Chareh le répète, la ligne syrienne n’a de valeur que par l’apport de ses sympathisants locaux. C’est donc avec satisfaction que Damas a reçu les félicitations du Hezbollah, qui lui a dépêché une délégation, pour la fête de l’Adha.
Philippe ABI-AKL
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Pour bien marquer sa primauté et, en même temps, sa fermeté vis-à-vis de Damas, le président américain a flanqué David Welch, sous-secrétaire d’État, pour sa dernière relance libanaise, d’un garde du corps haut de gamme, Elliott Abrams. Qui n’est rien moins que numéro deux du Conseil national de sécurité, institution-rempart qui prend le pas sur toutes les autres dans les cas délicats touchant à la protection de la nation. Et qui est donc considéré comme principal organisme d’État en temps de guerre....