La grande salle du quatrième étage du bâtiment de commandement à Yarzé était hier noire de monde. Un monde vêtu de noir qui se préparait à venir pour des félicitations et qui se retrouve en train de présenter des condoléances. Chargés de gérer l’afflux de personnalités, les soldats essaient de faire bonne figure, mais leurs yeux brillent de larmes contenues et ils n’ont même pas le cœur de saluer les visiteurs. Ils se contentent d’un simple signe de la tête, avant de détourner rapidement le regard, pour ne pas laisser voir l’étendue de leur peine. Le crépuscule étend ses ombres tristes à l’intérieur même de la salle où les néons ne parviennent pas à donner de la lumière, se contentant d’accentuer la pâleur des visages.
Le ministère de la Défense, qui avait espéré fêter l’élection du commandant en chef de l’armée à la tête de la République, semble ployer sous le choc. Bien que remplis de militaires, les longs couloirs n’ont jamais paru aussi déserts, comme vidés de leur âme. Si le général François el-Hajj était inconnu des citoyens ordinaires, au sein de l’armée tout le monde le connaissait et appréciait ses qualités de chef et son dévouement à la troupe. Petits et grands, gradés et simples soldats, tous sont atterrés par la nouvelle de sa mort. Et le fait qu’il ait été tué de cette façon, tout près du ministère, est une blessure presque intolérable. Nul ne veut d’ailleurs évoquer le drame et le silence est lourd de questions non formulées. Installés sur des chaises amenées à la hâte, les visiteurs se taisent aussi. Pourtant, dans ce genre de circonstances – auxquelles le Liban est hélas habitué désormais –, les personnalités politiques et les journalistes échangent généralement leurs impressions, évaluent la situation et multiplient les pronostics. Rien de tel à Yarzé, où même les chuchotements se font rares. Les officiers à la retraite se regroupent entre eux, les politiques se placent selon leurs affinités, Melhem Karam est assis à côté de la place d’honneur, réservée au général Michel Sleimane, et les gens se regardent presque sans se voir. Au bout de dix minutes, le commandant en chef de l’armée arrive et salue les visiteurs un à un. Le visage grave, il se contente de dire merci et personne n’ose entamer une conversation. Pour lui et pour tous ses compagnons, comme d’ailleurs pour le Liban tout entier, le coup est dur.
L’atmosphère est si pesante que les visiteurs ne savent plus comment exprimer leur solidarité avec l’armée. À Yarzé, il n’y a pas de cris, ni de pleurs, ni de manifestations de révolte. Ici, tout se fait dans la retenue, et le sentiment de perte n’en est que plus poignant. D’abord car c’est la première fois qu’un haut officier est tué de cette façon criminelle et odieuse et ensuite en raison de la personnalité même de la victime. Il faut venir à Yarzé pour comprendre qui était vraiment le général François el-Hajj, ce militaire qui avait placé l’armée en tête de ses priorités et qui avait réussi à s’imposer à ses supérieurs comme à ses subordonnés ; ce fils du Sud qui avait ignoré les sirènes politiques de tous bords, pour défendre sa terre et sa patrie...
Le ministère de la Défense était bien triste hier, mais en quittant les lieux endeuillés, chacun se promettait d’assumer au mieux ses responsabilités, par fidélité à la mémoire du général el-Hajj et parce que le pays a plus que jamais besoin d’une troupe unie et forte...
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Le ministère de la Défense, qui avait espéré fêter l’élection du...