C’est finement joué. Aux échecs comme au poker, à la guerre comme en politique, l’avantage psychologique est souvent déterminant, et prendre l’initiative confère neuf fois sur dix ce précieux privilège.
Tout cela bruit et mijote doucement, gentiment, depuis des jours et des jours. Cornaquée par les Européens, les Saoudiens et les Égyptiens, donc par les Américains, l’alliance du 14 Mars a pris les devants, sans avoir l’air d’y toucher, sans nécessairement en prendre conscience, sans trop d’états d’âme, en y croyant, en le voulant – ou pas : Michel Sleimane. Aucun autre postulant n’ayant réussi à faire l’unanimité entre les deux camps et l’opposition recommençant à vouloir jouer avec le feu (nouveau cirque, nouvelles tentes, nouveaux sit-in, le chaos ou moi, etc.), laisser filtrer, en s’en arrogeant la paternité, le nom de celui sur lequel continuent de se focaliser tellement de fantasmes, d’espoirs, de cauchemars, a fait l’effet d’une bombe. Intelligente, la bombe : voilà ce 8 Mars dans toutes ses contradictions, au cœur du blizzard made in Maryland qui secoue(ra) les relations syro-iraniennes, le voilà tout chamboulé ; voilà, aussi, le CPL et le Hezbollah qui se renvoient interminablement la patate brûlante ; voilà enfin, surtout, l’instant de la rupture du pseudo-monolithe chiite, le début de la réémancipation d’Amal par rapport au Hezb, la risible posture de Nabih Berry en ersatz de Salomon… En sacrifiant sa dame, le 14 Mars a fait échec au(x) roi(s).
Lesquels (autoproclamés) rois n’ont plus trop le choix : à part prendre le risque de s’opposer à la seule institution encore debout, encore vaillante, encore transcommunautaire et dépolitisée ; à part rallumer les feux très mal éteints de mille et une explosions sectaires ; à part rejouer aux Yvette reçoit Sursock en s’imaginant, des collines de Rabieh, orchestrer, avec Gina Hobeika et Émile Rahmé, entre autres, quelques consultations parlementaires new look ; à part essayer de dynamiter ce cryptodeal entre Washington et Damas qui, on veut bien le croire, ne s’est pas fait au détriment de Beyrouth mais au profit de ses instigateurs, il n’y a pas de choix. Michel Aoun, contrairement au Hezbollah, semble avoir eu le courage de l’admettre, même avec mille et une circonvolutions, même avec mille et une menaces (nouveau cirque, nouvelles tentes, etc.). Tellement plus crédibles et plus sincères que leur idole, les partisans du chef du CPL devraient tout faire pour le convaincre de la jouer, maintenant, proprement ; de récupérer son dû, ce qu’il mérite proportionnellement à sa représentativité parlementaire, sans vouloir faire aboyer un chat, s’aplatir un œuf, diaboliser une communauté, s’arroger quelque exclusivité. Se faire piéger comme un bleu par un autre général : Michel Aoun était persuadé, peut-être l’est-il encore, que le 14 Mars n’oserait pas, ne pouvait pas oser.
Et pourtant… Sauf que, inestimable en politique, l’ascendant psychologique, pour exister, pour s’imposer, doit être néanmoins géré au millimètre près. Et, surtout, assumé. Après avoir accumulé les fautes depuis le 14 mars 2005 (à commencer par la non-montée à Baabda), après avoir multiplié les erreurs de calcul et autres fantasmes stratégiques stupides, ce 14 Mars que continue pourtant de cimenter, jusqu’à nouvel ordre, la même et belle idée, la même vision du Liban, ce 14 Mars se retrouve désormais victorieux comme Pyrrhus. Cautionner aujourd’hui tout ce que, depuis sa naissance sur les ruines de la place Saint-Georges et dans le placenta de la place des Martyrs, cette majorité a toujours combattu – le viol de la Constitution, l’avènement, encore ! de l’uniforme, la primauté du sécuritaire, la consécration du Liban en bananeraie subsaharienne : l’amer calice se boira jusqu’à la lie. À moins que le programme du futur ex-commandant en chef de l’armée (sacralisation de l’État de droit, des libertés, de la démocratie, application des résolutions onusiennes, établissement de relations diplomatiques avec la Syrie, relance économique, poids des chrétiens et tutti quanti), les qualités de son successeur, les dessous du bureau de renseignements de la troupe, ne soient expressément garantis, noir sur blanc : c’est, au mieux, de l’utopie…
Parce que ce n’est pas de la personne de Michel Sleimane qu’il s’agit. L’homme, à propos duquel courent naturellement toutes les rumeurs, les meilleures comme les pires, a su manœuvrer exactement comme il faut, lorsqu’il le fallait, en amadouant les uns et les autres, en les rabrouant tout autant, en s’arrogeant le label de gardien du temple, et en osant le modèle (très Oncle Sam) Musharraf, sans les excès. C’est le principe qui est insensé ; c’est de se retrouver, deux ans après, tout niais, tout sot, tout benêt, à se mordre les doigts jusqu’au coude, à répéter que l’intérêt de la nation prime sur tout le reste, à avoir la très désagréable impression que l’histoire s’est figée, à espérer que Sleimane sera plus Chehab que Lahoud ; c’est, bêtement, avoir joué aux échecs (et écouté sa cour, son entourage, souvent crétin) au lieu d’avoir fait de la politique.
Surtout que la messe est loin d’avoir été dite. Le et mat bien davantage ; très fort sera celui qui prendra le risque de le prononcer.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats C’est finement joué. Aux échecs comme au poker, à la guerre comme en politique, l’avantage psychologique est souvent déterminant, et prendre l’initiative confère neuf fois sur dix ce précieux privilège.
Tout cela bruit et mijote doucement, gentiment, depuis des jours et des jours. Cornaquée par les Européens, les Saoudiens et les Égyptiens, donc par les Américains, l’alliance du 14 Mars a pris les devants, sans avoir l’air d’y toucher, sans nécessairement en prendre conscience, sans trop d’états d’âme, en y croyant, en le voulant – ou pas : Michel Sleimane. Aucun autre postulant n’ayant réussi à faire l’unanimité entre les deux camps et l’opposition recommençant à vouloir jouer avec le feu (nouveau cirque, nouvelles tentes, nouveaux sit-in, le chaos ou moi, etc.), laisser filtrer, en s’en...