Les Anglo-Saxons ironisent, un peu lourdement, sur ces grèves qui marquent saisonnièrement en France l’avènement de l’automne, « comme les feuilles mortes du jardin du Luxembourg ». Cette fois cependant, quelque chose a changé, comme si le cœur n’y était plus, comme si la grogne était passée dans le camp adverse. On ne crie plus « Charlot, des sous », mais « Les métros au boulot », ce qui représente tout de même un progrès appréciable, surtout si l’on songe qu’au sein des syndicats eux-mêmes, les avis sont partagés. Mauvais temps décidément pour cette nouvelle bataille du rail, engagée sous les plus mauvais auspices alors que certains, de moins en moins nombreux il est vrai, croient possible d’arrondir leur fin de mois en travaillant davantage. Quitte à se résigner à l’idée que les riches vont plus que jamais s’enrichir.
Aujourd’hui, on murmure beaucoup plus qu’on ne marmonne, dans les couloirs des centrales ouvrières. Zola est mort, les maîtres de forges rêvent de parachutes dorés et dans les usines, des robots made in Japan ont remplacé les blouses bleues. Il reste quelques étudiants qui rêvent encore de desceller les pavés pour dresser des barricades et raconter plus tard comment ils ont failli refaire Mai 68. Mais la mayonnaise ne prend plus : on n’interdit plus d’interdire tout comme on n’invite pas l’imagination au pouvoir. Parce qu’elle occupe déjà la place et il ne prendrait à personne l’envie de l’en déloger. Trop souvent absent, Bernard Thibault, dit-on, songe à se retirer, après douze ans de services loyaux certes, mais pas toujours bons, las comme ses pairs de la CFDT, de la CFTC, de FO, qui n’ont rien à proposer, sinon des négociations, pour essayer de sortir de l’impasse.
Au départ, il y avait une campagne électorale pour la présidentielle, un programme clairement défini et moult fois rappelé, annonçant notamment la réforme des régimes spéciaux de retraite dans les transports publics, un net dégraissage dans la fonction publique, prélude à une modernisation que tout le monde appelle de ses vœux, l’autonomie des universités, un paquet fiscal qui, depuis, ne semble pas de taille à répondre aux attentes des classes les moins défavorisées, enfin la promesse de lendemains qui ne tarderont pas à chanter, pourvu que chacun y mette du sien. Sur la base de ces promesses, Nicolas Sarkozy avait été élu haut la main, ce qui signifie, en démocratie, qu’il avait reçu l’aval de la majorité pour son plan d’action. Si, en cours de route, la mécanique s’est enrayée c’est en raison de deux facteurs, l’un psychologique, l’autre économique. Ainsi, ils sont près de cinquante pour cent de Français à penser que leurs revenus ne vont pas augmenter dans l’année ou, plus grave, que les mesures prises par l’État sont d’une efficacité toute relative, ce qui revient à jeter un voile gris sur l’avenir de la société. S’il y a un procès d’intention, comme certains n’hésitent pas à l’affirmer, c’est que tout concorde à l’initier. Les cours mondiaux du pétrole flirtent dangereusement avec le seuil des 100 dollars, en attendant de le franchir. Les matières premières leur emboîtent le pas, à l’image du blé, dont les prix atteignent des himalayas parce que des groupes, au fallacieux prétexte de réduire la dépendance mondiale à l’égard de l’or noir, ont eu la lumineuse idée de fabriquer des biocarburants à partir de cette denrée. La croissance en prend un coup et peine à trouver un rythme acceptable, pendant que l’euro s’envole et plombe les exportations.
Autant de facteurs, mondialisation oblige, qui confirment les pires craintes, atténuées mais de manière toute relative par le fait que le monde entier se trouve logé à la même enseigne. Par le fait aussi que nul ne veut d’un duel à mort et que la rue hésite à suivre. Dimanche, ils étaient quelques milliers à défiler entre la République et la Nation pour dénoncer des grèves qui jamais n’auront été aussi impopulaires. Au point que, dans la foule, des voix s’élevaient par moments pour lancer à l’adresse du Premier ministre : « Fillon, tiens bon » ou encore « Bloque pas ma fac ». Jusqu’à présent, le gouvernement semble déterminé à tenir bon sur l’allongement progressif de la durée de cotisation, l’indexation des pensions sur les prix et le système de la « décote » (à nombre restreint d’années d’active équivaut une pension réduite). Sur le dégraissage du mammouth étatique aussi, un secteur dans lequel il est prévu que la moitié des fonctionnaires partis à la retraite ne seront pas remplacés. Autant de mesures impopulaires mais nécessaires.
Après plus d’un quart de siècle de frilosité sociale, le grand défi est représenté par la nécessité d’engager des réformes et non plus des réformettes, de ne plus écouter les voix des sirènes venues d’un âge révolu. C’est là une révolution qui ne peut être menée qu’à deux, par l’État mais aussi par les syndicats.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Les Anglo-Saxons ironisent, un peu lourdement, sur ces grèves qui marquent saisonnièrement en France l’avènement de l’automne, « comme les feuilles mortes du jardin du Luxembourg ». Cette fois cependant, quelque chose a changé, comme si le cœur n’y était plus, comme si la grogne était passée dans le camp adverse. On ne crie plus « Charlot, des sous », mais « Les métros au boulot », ce qui représente tout de même un progrès appréciable, surtout si l’on songe qu’au sein des syndicats eux-mêmes, les avis sont partagés. Mauvais temps décidément pour cette nouvelle bataille du rail, engagée sous les plus mauvais auspices alors que certains, de moins en moins nombreux il est vrai, croient possible d’arrondir leur fin de mois en travaillant davantage. Quitte à se résigner à l’idée que les riches vont...