Votre Éminence,
Le Liban connaît, une fois de plus, un grand tournant de son histoire.
Il risque, si un président de la République n’est pas élu avant l’expiration du « mandat » présentement en cours, de faire face à un vide institutionnel à tous égards dramatique, à défaut d’être sans précédent.
Le temps nous presse et vos concitoyens politiciens, élus ou non, représentatifs ou accaparant simplement le devant de la scène, se sont engagés sur le chemin irresponsable de l’éternel report. Ils ont, une fois de plus, laissé les choses pourrir jusqu’au dernier moment.
Ce président, Votre Éminence, il doit être maronite et les maronites, vous en êtes le chef. Spirituel, certes, mais le chef quand même.
Ces maronites, Votre Éminence, ont démontré leur impuissance flagrante, leur incapacité à s’entendre. Ne revenons pas là-dessus.
Au regard de leur faiblesse, d’autres communautés, et nous ne pouvons leur en faire le reproche, se sont érigées sur cette question en arbitres, bienveillants ou non, prétextant unanimement l’amour indéfectible qu’ils portent au Liban.
Tous ces Libanais pourtant, maronites à l’égoïsme innommable et immature, ou sunnites, chiites et druzes à la compassion affichée, affirment s’en remettre à votre jugement ultime et suprême, comme on s’en remettrait à Dieu. Ils disent renoncer par avance à avoir leur mot à dire, irrévocablement. Ils s’engagent à acquiescer, si vous prononcez seulement une parole. Cette Parole qui guérit, en politique, prétendent-ils, comme en religion.
Je vous concède que le temporel n’est pas votre vocation. Que les hommes de religion, pour le bien de la religion et celui des croyants eux-mêmes, doivent sans conteste rester à l’écart des chemins tortueux, tordus, de l’exécrable, de la méprisable politique.
Je vous concède qu’il me répugne de vous demander de créer un précédent de la sorte, dans un pays aux aspirations démocratiques malgré tout, où des institutions existent et ont vocation à fonctionner. Seulement voilà, Votre Éminence, les Libanais de ce temps ont prouvé qu’ils étaient des enfants en bas âge. Privés de discernement, de surcroît.
Puisqu’ils vous érigent en tuteur de la nation, responsabilité qui a souvent incombé à l’Église maronite depuis l’indépendance du Liban, je vous supplie d’accepter « pour une seule fois et de manière exceptionnelle », comme ils disaient eux-mêmes lorsqu’ils votaient à main levée la prorogation de mandats viciés dès l’origine, de prendre ce pari de Pascal, et de relever le défi.
Ce président, Votre Éminence, il vous faut le nommer. L’imposer. Sans hésiter, sans tergiverser. Sans vous contenter de décrire des qualités objectives, des traits de personnalité ou de caractère indispensables, sans parler de sa probité, de son irréprochabilité, de sa compétence, de la nécessité qu’il se tienne à égale distance de tous. Sans établir de listes. Un nom, un seul, Votre Éminence. Vous saurez choisir. Et le peuple se réjouit de vous mandater, à la seule perspective que vous puissiez entreprendre de le libérer de ses chaînes.
Quel est le risque, Votre Éminence ? Que les politiciens maronites vous trahissent ? Que les politiciens des autres communautés ne suivent pas ? Ce sont eux-mêmes qui seraient désavoués. Ce sont leurs mensonges, le caractère fallacieux du respect révérenciel qu’ils prétendent avoir pour votre fonction et pour votre personne, qui seraient mis au jour. Mieux vaut tester votre autorité, que je crois incontestée et incontestable sur cette question auprès de tous les citoyens libanais, que de vivre dans la simple idée d’un pouvoir que vous vous berceriez de l’illusion d’avoir, sans jamais l’avoir exercé. C’est l’occasion ou jamais. Et Dieu sait que la vertu de ce pari n’est pas purement pédagogique, qu’elle est, en un moment comme celui présent, éminemment salutaire.
Au nom de ceux qui tiennent encore la barque, au nom de ceux qui espèrent encore une raison de ne pas partir, au nom de ceux qui cherchent une excuse pour rentrer : nommez-le. Que votre mot d’ordre tombe comme un couperet, un jugement sans appel. Vous avez même le droit de vous tromper. Ils se sont eux-mêmes fourvoyés tant de fois. Nous entraînant systématiquement et sans scrupules dans le tourbillon de leurs chutes structurelles.
Nommez-le, Votre Éminence, je vous en conjure, il en va du Liban.
Élias R. CHEDID
Paris
Article paru le vendredi 16 novembre 2007
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